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même les mouettes, elles approuvaient (article 353 du code pénal)


Anna Valenn, Le Blog
Clint Eastwood, Gorillaz

En tout cas j'étais bien placé pour le voir arriver, lui. Antoine Lazenec, avec ses chaussures à bouts pointus - je ne sais pas pourquoi j'ai toujours eu du mal avec les chaussures à bouts pointus, les chaussures italiennes qui brillent même sous la pluie, comme si j'avais l'habitude de commencer par les pieds pour aborder les gens, normalement non, mais là, j'étais à tondre la pelouse du parc et donc la tête plutôt basse à surveiller l'avancée de la tondeuse sur le gazon sans trop entendre ce qui se passait autour, et ce que j'ai vu en premier, eh bien ce sont ses chaussures de cuir posées dans l'allée, aussi parce qu'elles étaient si bien cirées et si noires sur le gravier blanc, alors j'ai levé la tête et j'ai vu ce type pas très grand et presque chauve avec une veste noire et puis une chemise un peu ouverte comme un Parisien, et il me regardait sans vraiment sourire, attendant que j'arrête le moteur de la tondeuse. Alors quand le moteur fut coupé, quand d'un coup le silence s'est installé, il m'a juste dit : C'est à vendre, tout ça ?


Article 353 du Code Pénal, Tanguy Viel aux Éditions de Minuit - Kermeur, ancien des chantiers navals, au chômage, balance à l'eau Antoine Lazenec, promoteur immobilier véreux. Kermeur se retrouve devant le juge, auquel il raconte le pourquoi du comment. Un roman social, et escroquerie cas d'école.



Je ne saurais pas dire aujourd'hui si c'est cette phrase ou une autre, mais je sais que pas longtemps après, je le regardais frapper la mer de ses bras alourdis, indifférent aux gerbes d'écume qu'il déplaçait. Peut-être il a pensé que c'était une mauvaise blague. Peut-être il a pensé qu'il allait rejoindre un rocher ou un autre qui à marée basse se verrait affleurer. Même les sternes dans leurs rires avaient l'air de penser ça - elles, posées sur les arêtes coupantes des quelques roches lointaines qui déchiraient l'horizon, comme si elles trouvaient normal ce qui venait de se passer, je veux dire, ce type tombé dans l'eau froide et qui peinait à nager tout habillé, soufflait ce qu'il pouvait en répétant mon nom pour que je vienne l'aider, disant : Kermeur, merde, venez m'aider, Kermeur, qu'est-ce que vous foutez. Et il a ajouté des mots comme "bordel" ou "putain" ou "vous faites chier" en pensant que ça me pousserait à réagir. Mais cela, non, il n'en était pas question. Et déjà je sentais que même les mouettes, blanches et froides comme des infirmières à force de ne jamais cligner des yeux, même les mouettes, elles approuvaient.

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Heroes, Bowie

Anna Valenn, Le Blog





Samuel regardait sa mère avec étonnement, en silence, parce qu'il pensait qu'aujourd'hui ou demain, se répétait-il, en rentrant de l'école ou d'ailleurs, il la trouverait effondrée devant la télé, la télécommande à la main, ou sur son lit allongée avec un livre ou un magazine, ou affalée, le dos à moitié cassé sur une chaise de la cuisine, en train de boire une bière devant un cendrier plein, en robe de chambre, pâle, défaite, qui finirait par lui dire d'une voix lasse que bon, finalement, elle n'en avait rien à foutre et qu'il pouvait aller se faire pendre.

Mais non. Ce n'était pas arrivé. Chaque jour, au contraire, il l'avait trouvée plus forte, plus déterminée. Et même s'il ne faisait rien pour l'empêcher d'avancer, il s'étonnait chaque jour davantage - le jour où elle s'était fait couper les cheveux très court ; le jour où il pensait qu'elle reviendrait bouleversée et désespérée parce qu'elle allait en Bourgogne signer la promesse de vente de cette maison familiale à laquelle elle tenait tant et d'où elle était revenue grave, mais heureuse et presque rayonnante ; le jour encore où, les billets d'avion en main, elle avait déballé dans le salon tout le matériel, les sacs qu'on aurait, les fringues, tout. C'est comme si quelque part il n'y avait pas cru, comme si tout ça lui paraissait impossible. Et alors il remettait chaque jour le projet de sa fugue, comme s'il était hypnotisé par l'énergie de sa mère, hypnotisé ou tellement incrédule qu'il voulait voir le moment où elle finirait par s'effondrer, par abandonner, par céder. Sauf qu'un matin, Sibylle était venue le chercher dans sa chambre. Elle avait ouvert le volet de la fenêtre en grand. Une bourrasque d'un air presque froid avait balayé la chambre. Il s'était réveillé, avait regardé sa mère, souriante, presque belle, déjà prête. Elle avait dit d'un ton étonnamment joyeux : 

Samuel, tu n'as pas oublié, non ? Alors prépare tes affaires, cette fois ça y est, on part dans deux heures.



Continuer, Laurent Mauvignier aux Éditions de Minuit - Une mère divorcée et femme déprimée va chercher son ado mal dans sa peau au commissariat, lui et ses copains ont déconné la nuit d'avant. C'est le déclic. Elle vend la maison héritée de ses parents, pose un congé sans soldes, convainc tous les concernés de l'intérêt du projet pédagogique, trois mois à sillonner le Kirghizistan à cheval, fils et mère. Et l'ex- le père, tout à sa nouvelle maîtresse, laisse filer.

Huis clos dans un décor (comme au théâtre - l'impression que l'auteur n'a pas beaucoup quitté son salon pour écrire) de grands espaces. Une phrase qui avance qui avance qui avance. Et construction qui invite le lecteur à, tour à tour, se glisser dans la tête de la mère, du fils, de l'ex- et père, et comprendre qui et pourquoi et comment, la complexité de chacun et des relations.

ce que j'appelle oubli


All Apologies, Sinéad O'Connor # Books Love & Music
lui qui allait croire que sa vie serait meilleure parce qu'il y avait quelqu'un qu'il voulait revoir, quelqu'un d'autre que des mains et un sexe dans la nuit et qui semblait le voir, lui, autrement qu'en objet prêt à combler quoi, quel vide ? tu le sais ? le manque d'amour ? c'est ça ? l'envie d'amour ? ou cette envie forte comme le besoin de boire et de fermer les yeux quand vraiment ça suffit, parfois, de continuer les poches vides et cousues comme il disait - ça au moins, maintenant les vigiles l'ont débarrassé de la peur du lendemain et de celle de manquer, et il ne connaîtra plus ni la soif ni ce besoin de chercher, dans la nuit, des filles qui traînent dans les bars où des mecs viennent caresser la solitude des femmes pour tromper la leur, solitude ou femme, ou, si ce n'est pas elles, les pédés dans les backrooms pour que quelque chose arrive des corps, et dire que les vigiles l'ont aussi débarrassé de ça, ce moment où quelqu'un voulait le revoir et que lui aussi voulait revoir, entre cette gare et la rue de Lyon, quelqu'un qui est venu et à dû l'attendre, peut-être pas des heures, mais sans doute au moins une, puisqu'ils avaient rendez-vous et qu'il n'est pas venu, et le lendemain non plus il n'est pas venu dans ce bar où ils s'étaient rencontrés et parlé, là où ils s'étaient plu tout de suite, ça aussi ton frère l'a cru, et c'était peut-être vrai, on a envie de le croire parce que sinon ce monde est impossible, vraiment impossible, ils n'ont pas eu le temps de faire l'amour et puis, voilà quand il allait sortir de l'oubli, 



Ce que j'appelle oubli, Laurent Mauvignier aux Éditions de Minuit - Un homme vole une canette de bière dans un supermarché, quatre vigiles le chopent, l'amènent dans l'arrière boutique, et le tabassent à mort. Soixante-quatre pages une phrase. Intense à couper le souffle.


quand la police est venue te chercher pour que tu reconnaisses ce frère dormant non pas comme vous faisiez quand vous étiez enfants dans le même lit, sous l'oeil de la vierge phosphorescente et calme malgré ses pieds dans la neige, elle qui vous surveillait du haut de l'armoire, mais dormant dans un silence froid comme si c'était lui, ton frère, qui était dans la neige, avec un léger bruit de frigo, tout ça bien après que tu as entendu les policiers te raconter comment dans ses affaires la seule adresse de votre famille, c'était la tienne,

mentir +1

Anna Valenn, Le Blog
Pars, Jacques Higelin

Il s'agit de ma mère. Elle s'en va. Elle part pour toujours. Elle fait sa valise qu'elle bourre très fort, qu'elle remplit de ses effets, de ses objets. Voyez ma mère ! Elle va à Calcutta pour y vivre. Elle se sépare de nous. Nous ne la verrons plus jamais si nous ne partons pas, nous aussi, à Calcutta. Elle fait d'abord un tas de toutes ses lingeries, ses dessous, ses soies et ses cotons, puis un tas avec ses robes, les robes d'été, les robes d'hiver, les jupes légères et les jupes de laine, puis un tas avec ses chemisiers, ceux du dimanche et ceux des autres jours, puis un tas de son imperméable blanc et léger, de son manteau de daim, de son manteau de laine, de ses blousons, de ses tailleurs, de ses mouchoirs et de ses foulards, puis un tas avec ses papiers précieux et ses cartouches de couleurs, ses tubes, ses flacons, un tas avec ses pulls (sauf son pull blanc que je porte), puis un tas de ses ceintures de tissu ou de cuir, de ses bas, de son châle, avec les pantalons qu'elle vient de se confectionner. Tout ça, cet amas de vêtements, de tissus, elle le fourre dans la grosse valise brune. Ma mère fait sa valise, prépare ses effets pour le prochain voyage.

Sait-elle où elle va ?






Mentir, Eugène Savitzkaya (Les Éditions de Minuit) - et ainsi dire qu'il s'agit d'auto-fiction ? Mentir est le premier roman d'Eugène Savitzkaya. Une belle écriture poétique, assez grise.