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avoir vécu le pire éloigne la peur (s'adapter)

Vivaldi by Max Richter


Anna Valenn, Le Blog

Sa soeur était rapide et drôle, emplie de projets. Elle embrassait la vie comme si la vie lui avait manqué, pensa-t-il, et lorsqu'elle tomba amoureuse, elle laissa des silences dans ses phrases. Il entendait le pas sûr et régulier, accordé au souffle, puis sa voix revenait, elle parlait de ce garçon rencontré dans une boutique de disques, qui l'avait attendue, comprise, réparée, on peut aimer sans avoir peur qu'il arrive un malheur à la personne qu'on aime, on peut donner sans avoir peur de perdre, il ne faut pas vivre les poings serrés dans l'attente du danger disait-elle, voilà ce que cet amour m'apprend, et ce que n'apprend pas notre aîné. Notre aîné, murmurait-elle, qui a renoncé.


S'adapter, Clara Dupont-Monot aux éditions Stock  - Un enfant lourdement handicapé en raison d'une aberration chromosomique, aveugle et muet et tout mou, naît troisième d'une fratrie. Chacun réagira comme il est, et comme il peut. Ce roman délicat, et malgré le sujet, suscite de l'apaisement. Magnifique...


L'enfant passa ses quatre ans. Il était plus lourd à porter - puisque sa croissance se poursuivait. On l'habillait de pyjamas qui ressemblaient à des survêtements, le plus épais possible car l'immobilité faisait de lui un être frileux. Il fallait le déplacer souvent, autrement sa peau rougissait par plaques. La position allongée avait aussi entraîné une luxation des hanches. Cela ne le faisait pas souffrir mais il gardait les jambes arquées. Elles étaient maigres, d'une pâleur presque aussi translucide que son visage. L'aîné lui massait souvent les cuisses avec de l'huile d'amande. Car il s'était attaqué au toucher. Il ouvrait doucement les petites mains toujours fermées pour les poser sur une matière. Du collège, il rapporta de la feutrine. De la montagne, des petites branches de chêne vert. Il caressait l'intérieur des poignets avec une brassée de menthe, faisait rouler des noisettes sur les doigts, lui parlait toujours. Les jours de pluie, il ouvrait la fenêtre et glissait le bras de son frère à l'extérieur, afin qu'il sente le contact de l'averse. Ou bien il soufflait doucement dans sa bouche. Le miracle avait souvent lieu. La bouche de l'enfant s'étirait en un immense sourire, assorti d'un filet de voix ravi. C'était béat, un peu niais, cela prenait appui sur un silence et cela repartait, un peu plus aigu, un peu plus ouvert, c'était une musique, pensait l'aîné. Il ne se demandait pas, comme le faisaient ses parents la nuit, quelle aurait été sa voix s'il avait pu parler, quel caractère aurait été le sien, enjoué ou taciturne, casanier ou turbulent, quel aurait été son regard s'il avait pu voir. Il le prenait tel qu'il était.


un jour ce sera vide

J'ai dix ans, Alain Souchon

Anna Valenn, Le Blog

Pourtant même pendant ces instants-là, je ne peux pas m'empêcher de me demander à quoi pensent Baptiste et sa mère. Parfois je tuerais pour savoir ce qui se passe dans la tête de Baptiste. Je le tuerais lui. Quand il ne parle pas, je ne sais plus où il est et je m'en veux d'être incapable de penser à autre chose, d'être vide à l'intérieur. Je suis comme une grosse méduse dont les filaments seraient tous tendus vers lui. Est-ce qu'il s'ennuie ? Est-ce qu'il a trouvé ça nul que je ne veuille pas escalader le mur qui va chez le voisin tout à l'heure ? Est-ce qu'il est fier que je sois le meilleur en sauce salade ? Et puis tout à coup il dit à sa mère un truc du genre : "Maman, j'ai pensé à cette symphonie de Beethoven que tu m'as fait écouter l'autre jour, en fait elle n'est pas triste, elle est mélancolique." Ca m'épate et je me dis qu'il doit y avoir énormément de paix dans son esprit pour y laisser germer de telles idées. J'imagine son espace mental comme une très grande maison aérée, avec plafonds de trois mètres de hauteur et parquet ciré, un piano à queue et de grandes fenêtres ouvertes sur un jardin luxuriant. Quelque chose de bien plus confortable que le taudis aux persiennes duquel j'observe le monde. 



Un jour ce sera vide, Hugo Lindenberg publié chez Christian Bourgois. C'est un premier roman, et il a obtenu prix du Livre Inter 2021 - On est en Normandie. C'est les vacances d'été. Le narrateur a dix ans, il vit avec sa grand-mère juive et aimante, et une tante folle et poilue. Sur la plage, il rencontre Baptiste qui a un papa une maman une soeur, famille catholique aisée. Ils deviennent amis et un peu plus. Voilà voilà, c'est délicat, et par ci par là, un brin précieux.



miss islande / ungfrú ísland

You Never Can Tell, Chuck Berry

Anna Valenn, Le Blog

Pendant que Jón John coud les rideaux qui occulteront la lucarne de la rue Skólavördustígut, je travaille assise sur le lit, la machine à écrire posée sur la table de chevet. Nous avançons au même rythme : quand j'achève mon chapitre, il me tend les rideaux soigneusement pliés. C'est lui qui a acheté le tissu. Ils sont orange à carreaux violets, le bas est orné d'une bande en dentelle froncée. Il range sa machine à coudre dans l'armoire et me libère la table.

Je lui souris et je place une nouvelle feuille sur le cylindre de ma Remington.

Debout derrière moi, il me regarde écrire.

- Je suis dans ton histoire ?

- Tu es à la fois dedans et en dehors.

- Je n'appartiens à acune catégorie, Hekla. Je compte pour du beurre.

Il s'assied sur le divan, je vais m'installer à côté de lui.

- Fais de moi un chapitre de roman pour que ma vie ait un sens. Raconte l'histoire d'un garçon qui aime les garçons. 

- D'accord.

- Et qui ne supporte pas la violence.

Je hoche la tête. 



* on décèle cependant
un système dans cette folie
Miss 
Islande, Auður Ava Ólafsdóttir titre original Ungfrú Ísland, traduction de l'islandais par Eric Boury pour les éditions Zulma. Prix Médicis Etranger 2019. Toutes les couvertures des éditions Zulma sont des créations de David Pearson. - Hekla, prénommée d'après un volcan, veut être écrivain, elle est belle, on lui propose de concourir pour le titre de Miss Islande ; Ísey est coincée à vingt-trois ans dans un rôle de mère et d'épouse au foyer, elle écrit de la poésie; Jón John aime les hommes, coudre est son don, et ce n'est pas permis dans l'Islande des années 60. 
Miss Islande est un roman féministe, et qui incite à oser être soi. 

Je remarque qu'il n'y a plus de rideaux aux fenêtres. Ísey les a enlevés pour les faire tremper, mais maintenant, elle n'a plus envie de les sortir de l'eau, de les faire sécher ni de les repasser.

- J'ai dit à Lydur que je voulais un appareil photo pour Noël. Et puis je n'arrête pas de penser à mon cahier dans le seau, ajoute-t-elle à voix basse.

même les mouettes, elles approuvaient (article 353 du code pénal)


Anna Valenn, Le Blog
Clint Eastwood, Gorillaz

En tout cas j'étais bien placé pour le voir arriver, lui. Antoine Lazenec, avec ses chaussures à bouts pointus - je ne sais pas pourquoi j'ai toujours eu du mal avec les chaussures à bouts pointus, les chaussures italiennes qui brillent même sous la pluie, comme si j'avais l'habitude de commencer par les pieds pour aborder les gens, normalement non, mais là, j'étais à tondre la pelouse du parc et donc la tête plutôt basse à surveiller l'avancée de la tondeuse sur le gazon sans trop entendre ce qui se passait autour, et ce que j'ai vu en premier, eh bien ce sont ses chaussures de cuir posées dans l'allée, aussi parce qu'elles étaient si bien cirées et si noires sur le gravier blanc, alors j'ai levé la tête et j'ai vu ce type pas très grand et presque chauve avec une veste noire et puis une chemise un peu ouverte comme un Parisien, et il me regardait sans vraiment sourire, attendant que j'arrête le moteur de la tondeuse. Alors quand le moteur fut coupé, quand d'un coup le silence s'est installé, il m'a juste dit : C'est à vendre, tout ça ?


Article 353 du Code Pénal, Tanguy Viel aux Éditions de Minuit - Kermeur, ancien des chantiers navals, au chômage, balance à l'eau Antoine Lazenec, promoteur immobilier véreux. Kermeur se retrouve devant le juge, auquel il raconte le pourquoi du comment. Un roman social, et escroquerie cas d'école.



Je ne saurais pas dire aujourd'hui si c'est cette phrase ou une autre, mais je sais que pas longtemps après, je le regardais frapper la mer de ses bras alourdis, indifférent aux gerbes d'écume qu'il déplaçait. Peut-être il a pensé que c'était une mauvaise blague. Peut-être il a pensé qu'il allait rejoindre un rocher ou un autre qui à marée basse se verrait affleurer. Même les sternes dans leurs rires avaient l'air de penser ça - elles, posées sur les arêtes coupantes des quelques roches lointaines qui déchiraient l'horizon, comme si elles trouvaient normal ce qui venait de se passer, je veux dire, ce type tombé dans l'eau froide et qui peinait à nager tout habillé, soufflait ce qu'il pouvait en répétant mon nom pour que je vienne l'aider, disant : Kermeur, merde, venez m'aider, Kermeur, qu'est-ce que vous foutez. Et il a ajouté des mots comme "bordel" ou "putain" ou "vous faites chier" en pensant que ça me pousserait à réagir. Mais cela, non, il n'en était pas question. Et déjà je sentais que même les mouettes, blanches et froides comme des infirmières à force de ne jamais cligner des yeux, même les mouettes, elles approuvaient.

mais à la fin, nous nous retrouvons (l'arrière-saison)

Summer Wine, Lana del Rey

Anna Valenn, Le Blog






«J'ai souvent pensé à toi. C'était toujours une pensée gaie.

- Moi, j'ai vécu avec ton fantôme. C'était souvent une pensée sombre. Mais, à la fin, nous nous retrouvons.»



L'arrière-saison, Philippe Besson chez Julliard ; en format poche 10 18 - Philippe Besson brode autour du célèbre tableau de Edward Hopper "Nighthawks" qui met en scène, dans un bar désert éclairé au néon, une femme et un homme solitaires, accoudés au zinc, tandis que le barman est affairé à sécher des verres. 

L'exercice est réussi. 
Une lecture pour occuper agréablement un après-midi de pluie.

le grand marin +1

Just Like A Woman - Take 1, Bob Dylan

Anna Valenn aime les +1ers romans
- Tu me fais peur, il murmure.


Son front roule sur ma poitrine, il reste longtemps ainsi, j'écoute, les battements de son coeur, le roulement étouffé de la circulation sur l'avenue, la pluie, demain je serai partie. Comme s'il devinait mes pensées il dit à mi-voix :

- Demain tu seras partie.

- Oui.

- Je ne peux pas te demander de rester. Pour ce que j'ai à t'offrir.

- Je demande rien. Sa vie faut la gagner tout seul.

- Les femmes aiment bien avoir leur confort, une maison.

- Pas moi. Je veux vivre dehors.

- En tout cas, moi, j'aimerais ça.

- Et pêcher ?


- Pêcher c'est tout ce qui me sauve la vie. La seule chose qui soit assez puissante pour me sortir de tout ça - il fait un geste vague de la main -, mais me construire ma baraque, oh oui, j'aimerais. On aurait un enfant et il s'appellerait Jude.

- Avec moi t'es pas tombé sur une femme comme on les rêve.


- Ça faisait longtemps que j'pensais plus en rencontrer aucune.

- J'suis une runaway, une bête coureuse de routes, je pourrai pas changer. Je finirai dans un shelter.


- Marions-nous.

- Je veux retourner pêcher.

Il me serre contre lui :

- On se marie et on va pêcher ensemble.


- Je veux plus être sur terre. Je crois que j'aime mieux me noyer.

Il s'est redressé pour attraper la bouteille, il ne m'a pas lâchée, sa poitrine écrase mon visage un instant.

- Tu veux un coup de vodka ?


- Non... oui. On boit trop ensemble.



- Moi je bois tout le temps, mais pas toi, toi c'est rien.


Il prend une rasade et me donne la becquée. Je tousse. Je ris. Ses yeux brillent dans l'ombre. Je vois l'éclat de ses dents dessous sa lèvre retroussée lorsqu'il rit à son tour.

- Dormons maintenant.


- C'est ça, dormons.

Quelqu'un de la réception tape à la porte à cinq heures. Déjà la trêve est finie, il va falloir retourner au monde, dehors la rue. Je me dégage doucement des grands bras.

- Dors encore, je dis, faut que j'y aille.



- Je reviendrai te voir, il dit. Je t'écrirai de Hawaï et je t'attendrai. Toujours.




Catherine Poulain, LE GRAND MARIN publié aux Éditions de l'Olivier. Et aussi en format poche chez Points.  -  À une voix près, Goncourt du Premier Roman, à une voix près, Prix du Livre Inter 2016. On s'en fout. Éblouie par la qualité de l'écriture de Catherine Poulain, dont c'est le premier roman, à 56 ans. Un souffle de liberté. Elle emballe. Et avec un récit de pêche en Alaska, parmi des gars qui occupent leur temps libre à se saouler, et une histoire d'amour pour un mec au regard jaune... Catherine Poulain déplace l'horizon.

la mort du roi tsongor

Exit Music, Radiohead

Anna Valenn, Le Blog
"Je comprends ta peur, Sango Kerim. Elle est juste. Il n'y a pas de victoire."

Et il avait raison. Sango Kerim le comprit. Il regardait la ville à ses pieds qui se préparait au combat du lendemain. Et il sut que le siège de Massaba était une folie. Au fil des jours, des mois, des années qui viendraient, il ne connaîtrait plus que le rythme alterné des victoires et des deuils. Et chaque victoire, même, aurait un goût profond de blessure car elle serait obtenue sur des hommes et sur une ville qu'il aimait.


La mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé chez Actes Sud et en Livre de Poche. Prix Goncourt des lycéens. - Un conte sur l'orgueil mal placé et la bêtise têtue. Batailles de coqs, frère contre frère, et ruines cendres et misère. Texte court, 204 pages, et c'est bien assez. Message passé !


La bataille fut horrible et dura tout le jour. A la poussée fiévreuse de Danga, Arkalas et Barnak opposaient une résistance tenace. Le mur qu'ils formaient semblait infranchissable. Danga enrageait. Le palais était là. A cinq cents mètres à peine. Il le voyait. Il lui suffisait de passer cette poignée d'hommes pour reprendre la ville de son frère. Mais rien n'y faisait. Arkalas se battait comme un dément. Il haranguait ses ennemis. Les provoquait. Venait les chercher lorsque ceux-ci hésitaient à attaquer. Le vieux Barnak, ivre de drogue, semblait danser entre les morts. Aucune pique, aucune flèche ne pouvait l'atteindre. il parait tous les coups. Et ses compagnons semblaient animés par une vigueur de danseurs en transe. Danga, petit à petit, reculait. Alors furieux de ne pas parvenir à pénétrer dans Massaba, il ordonna aux siens de tirer sur les maisons environnantes des flèches enflammées. Il mit le feu où il pouvait et le feu, comme une gangrène, se propagea de toit en toit, libérant, partout, une immense fumée. Les habitants, terrorisés, courraient d'un point à un autre, avec de pauvres récipients. Arkalas et Barnak avaient repoussé Danga et colmaté la brèche, mais le feu désormais mangeait la cité.

alors tu es toujours flic ? (les talons hauts rapprochent les filles du ciel) +1

Elle ne t'aime pas, La Femme

Anna Valenn aime les +1ers romans

Un dernier regard au Masque de l'année - qui lisait une littérature aussi facile, franchement ? - et je sortis de la pièce pour reprendre mes recherches.




Les talons hauts rapprochent les filles du ciel, Olivier Gay (Éditions du Masque) - John-Fitzgerald Dumont dit Fitz, clubbeur et tombeur, deale de la coke auprès de la jet-set, juste ce qu'il faut pour maintenir son petit train de vie insouciant, 25m2 rue François 1er, où culbuter ses conquêtes d'une nuit. Confrontée à une série de meurtres atroces de jeunes femmes de ce monde-là, Jessica, son ex- et jolie commissaire fait appel à ses compétences en drague. Un premier roman, et polar bien ficelé.

Presque sans réfléchir, je m'allumai une cigarette. Je ne fumais pas au réveil, d'habitude, mais l'appel m'avait plus secoué que j'imaginais. Comment les retrouvailles allaient-elles se passer ? Sourire convenu, baiser sur la joue, comment vas-tu, quel plaisir de te revoir, alors tu es toujours flic ? Contact enflammé, rappel du passé, yeux dans les yeux, dernier tango à Paris ? Froideur polaire, regard de glace, poignée de main, rancune tenace ?

m'man ! m'man ! c'est victor ! (surtensions)

Note blanche, N'to 

Anna Valenn, Le Blog
Johanna posa les mains sur les épaules de son fils et fit un clin d'oeil à Karl avant de se lancer un peu émue.

- Je suis arrivée en dernier dans ce groupe. J'ai remplacé un bon ami à toi, Victor, et pourtant, vous m'avez intégrée tout de suite. Pour Karl, emménager sur le 93 n'était pas vraiment une bonne nouvelle, mais c'était mon affectation et il savait que je voulais être flic. Un couple d'amis devait nous rejoindre sur la région mais ça ne s'est pas fait. Comme le mari est un ami d'enfance de Karl, on avait pensé à lui proposer d'être le parrain de Malo. Puis le temps passant on a laissé filer et Malo, à sept ans, n'a toujours pas de parrain. Donc, voilà, on se demandait si tu voulais pas nous faire cet honneur.

Sam leva les yeux vers Coste qui le regardait déjà puis, intrigué, se tourna vers Ronan, avant de comprendre que c'était bien à lui qu'on s'adressait.

- Pardon ? bafouilla-t-il.

- T'es là un week-end sur deux à lui réparer son ordi. Vous passez des heures ensemble. Tu lui inventes des programmes, tu lui as refilé ta collection de figurines. Il ne parle que de toi. Et on sait bien avec Karl que tu feras attention à lui mieux que personne.

- Mais bien sûr, railla Ronan. C'est surtout parce que t'es orphelin et que tu fais de la peine. Parce que moi j'aurais pu lui apprendre à se battre et à draguer.

- C'est vrai que, vu comme ça, je commence à regretter notre choix, rétorqua Karl, affligé.

Sam posa sa fourchette pleine de chocolat tandis que Malo restait en apnée, fixant son éventuel futur parrain.

- Alors ? poursuivit Johanna.

- Euh, ouais, bien sûr. Avec plaisir.

Malo fit le tour de la table en courant et lui sauta au cou. Sam l'enlaça de ses grands bras maigres avec une émotion touchante. Si une seule larme coulait, Ronan s'en abreuverait pendant des semaines, à coups de vannes pompeuses et machos.

- Eh bien voilà. Un problème de réglé, enchaîna Ronan. Maintenant, on passe au chat ou pas ?




Surtensions, Olivier Norek aux éd. Michel Lafon, et aussi en Pocket. Olivier Norek est lieutenant de police à la section enquêtes et recherches du SDPJ 93 depuis dix-sept ans. - 3ème enquête du groupe Coste, crime 1 du SDPJ 93 (où l'on apprend que Victor Coste, belle quarantaine poivre et sel, a de larges épaules, et sinon, c'est toujours compliqué, on se demande bien pourquoi, avec Léa Marquant, la médecin légiste de l'institut médico-légal dont Victor est amoureux, et réciproquement). Intrigue complexe, maîtrisée, un roman tendu tendu, infiniment humain et tout à fait brutal et sans concessions. Olivier Norek est un chouette flic écrivain. 

Le centre pénitentiaire de Marveil avait connu trois grandes ères. De 1970 à 1990, la prison avait respecté le ratio surveillants/prisonniers et permettait un contrôle interne favorable à la vie en communauté des éléments les plus dangereux de la société. À partir des années 1990 ont commencé en même temps la surpopulation carcérale et les coupes budgétaires. Avec un surveillant pour cent prisonniers, les ennuis devenaient inévitables. Alors les surveillants sont entrés dans la deuxième grande ère de Marveil, celle de la répression. Violente, parfois injuste, constante, autorisée. Par peur, par autoprotection et, dérive oblige, parfois par plaisir. Cette route vers la violence, quand elle est tolérée par la hiérarchie, s'appelle l'effet Lucifer. Des scientifiques et des psys américains ont même mené une expérience avec des étudiants volontaires dans une fac, et ça ne loupe jamais : quand tu as le droit, tu cognes.

Puis vers les années 2000, avec un nombre toujours plus important de prisonniers, des effectifs de surveillants encore plus resserrés et des locaux qui rendraient sélecte la pire des porcheries, est arrivée la dernière et troisième grande période de Marveil. Celle du secret et de l'abandon. La seule mission du surveillant étant de rentrer chez lui en un seul morceau, il n'y avait plus qu'à laisser les détenus s'insulter, se battre, faire du commerce, se droguer et baiser entre eux, avec, comme seule limite morale, le suicide et le meurtre.

‘mr stevens, i thought these would brighten your parlour a little.’ (the remains of the day)

Je dois m'en aller, Niagara

Anna Valenn, et c'est du cinéma
But what is the sense in forever speculating what might have happened had such and such a moment turned out differently? One could presumably drive oneself to distraction in this way. In any case, while it is all very well to talk of ‘turning points’, one can surely only recognize such moments in retrospect. Naturally, when one looks back to such instances today, they may indeed take the appearance of being crucial, precious moments in one’s life; but of course, at the time, this was not the impression one had. Rather, it was as though one had available a never-ending number of days, months, years in which to sort out the vagaries of one’s relationship with Miss Kenton; an infinite number of further opportunities in which to remedy the effect of this or that misunderstanding. There was surely nothing to indicate at the time that such evidently small incidents would render whole dreams forever irredeemable.


The Remains of the Day / Les Vestiges du jour, Kazuo Ishiguro ; traduit de l'anglais par Sophie Mayoux aux Presses de la Renaissance, et en folio. Kazuo Ishiguro est prix Nobel de littérature. - Mr Stevens est majordome, trente-cinq ans au dévoué service de Lord Darlington auquel il faisait une confiance aveugle. Lord Darlington tombe en disgrâce après guerre, et à sa mort, Darlington Hall est racheté par un américain, majordome inclus. Mr Stevens reçoit une lettre de Miss Kenton, son ancienne collègue, lui annonçant qu'elle quitte son mari. Il entreprend un petit périple automobile pour la revoir. Ce voyage est l'occasion d'une introspection de Mr Stevens sur sa carrière, et sa vie, son histoire d'amour manquée. Bouleversant. (Et matière à réflexion sur la notion de dignité.)
Et l'adaptation cinématographique par James Ivory avec Anthony Hopkins et Emma Thomson, et dans un petit rôle, charming Hugues Grant, et aussi Lena Headey (la Cersei de GoT) est superbe.


Ten minutes or so later came the sound of another car and I opened the door to Herr Ribbentrop, the German Ambassador, by now no stranger to Darlington Hall. His lordship emerged to meet him and the two gentlemen appeared to exchange complicit glances before disappearing together into the drawing room. When a few minutes later I was called in to provide refreshments, the four gentlemen were discussing the relative merits of different sorts of sausage, and the atmosphere seemed on the surface at least quite convivial. Thereafter I took up my position out in the hall – the position near the entrance arch that I customarily took up during important meetings – and was not obliged to move from it again until some two hours later, when the back door bell was rung. On descending, I discovered a police constable standing there with Miss Kenton, requesting that I verify the latters identity. ‘Just security, miss, no offence meant,’ the officer muttered as he wandered off again into the night.

sauve qui peut la vie (avec toutes mes sympathies) +1

La chaleur, Bertrand Belin

Anna Valenn, Le Blog

À la surface de la Méditerranée scintillante, tes cendres ondulaient vers la plage et cela me plaisait que tu reposes sur ces cailloux de marbre. On pourrait venir te voir chaque été. Et puis, mue par un sentiment plus fort que tout, j'ai plongé et j'ai nagé dans tes cendres. Jamais je n'aurais imaginé une chose pareille et, si je le lisais dans un roman, j'en serais peut-être choquée. J'ai nagé dans tes cendres et j'en ai éprouvé un sentiment de proximité et de joie extraordinaire. J'avais enfin trouvé le moyen fou de te célébrer, à ta démesure. J'étais avec toi et je savais, par ce geste hors du commun, mais dénué de toute morbidité, je le jure sur la tête de mes fils, que je serais toujours avec toi. Et pas dans la tristesse. Tu as sauté dans le vide parce que tu pensais que c'était la meilleure chose pour toi. J'y croirai jusqu'à la fin de mes jours. Le néant ne t'a pas englouti. Je sais où tu es dorénavant : tu es en nous.



Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lamberterie publié chez Stock. Prix Renaudot de l'Essai -  Enfant choyé par ses parents, adoré de ses trois soeurs, une femme solide, et amoureuse, des enfants merveilleux, 
Un soir, au téléphone, Florence m'a annoncé
que les médecins avaient enfin identifié sa 
maladie. Dysthymie. Je me suis demandé quel
effet cela faisait à mon frère de mettre un 
mot sur ce plomb qui lestait sa vie depuis
tant d'années. J'ignorais s'il en était soulagé
ou angoissé. Il avait jeté son téléphone 
portable dans un terrain vague avant son 
suicide avorté du mois de juillet et l'on ne
 se parlait pas. Est-ce que c'était grave.
du talent, un travail passionnant, des amis, une vie à l'abri des soucis matériels, Alexandre, le frère d'Olivia de Lamberterie s'est suicidé à l'âge de quarante-six ans. Quatre cousins germains du père d'Olivia (son récit nous la rend proche, une copine) se sont suicidés. "Ça" se transmet ? Olivia est la maman de trois garçons.


Malgré le sujet terrifiant, un livre utile, et lumineux. 

Mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère.

Si, pour toi, c'est mieux, j'accepte de vivre décapitée.


si tu veux faire une connerie, tu as toute une équipe avec toi (entre deux mondes)

Note Blanche, N'To Anna Valenn, Le Blog

- La brigade des mineurs s'occupe des mineurs calaisiens, 
c'est tout. Ils n'ont pas les moyens, surtout aucune solution 
pour les minots de la Jungle. Pour moi, c'est un adulte et je 
le traite comme tel.

- Je veux bien comprendre que tu as du boulot cette nuit,
mais il ne va pas pouvoir faire le chemin en sens inverse.
Il y a pas loin de six kilomètres entre l'hôpital et la Jungle.

- Evidemment que je vais le déposer, Miller. Tu me prends
pour qui ?

Vrai crétin ou flic épuisé, Bastien hésita.

- Excuse-moi. Tout le monde semble à bout ici. Je n'arrive
plus à faire la différence entre l'exaspération et la connerie.

- Parie quand même sur l'exaspération, c'est le plus fréquent.
C'est le moins vexant aussi.

Cotin écrasa sa cigarette sur le sol, à quelques centimètres d'un
cendrier débordant, reflétant le stress de ceux qui patientaient
habituellement sous le porche des urgences.

- Les infirmières, poursuivit-il, elles t'ont dit ?

- A quel sujet ? demanda Bastien.

- Ce qu'elles ont découvert sur le gosse. Ou plutôt ce qui lui
manque.
Damas. Adam était du bon côté du pays et du bon côté de l'ordre. Flic pendant plus de quinze ans et maintenant, agent dévoué de la police militaire du régime de Bachar el-Assad. Personne ne se serait méfié de lui. Peut-être même réussirait-il à sauver sa femme et sa fille avant de se faire abattre. Il ne restait que très peu de temps.

Il héla un taxi et s'y engouffra.

- Muhajirin*, rue principale.

- C'est long comme rue, rétorqua le chauffeur.

- Au bas de la colline, ce sera très bien.


Adam n'avait plus confiance en personne et aucune envie de donner son adresse précise à un inconnu.





Entre deux mondes est le quatrième roman  noir d'Olivier Norek publié aux éditions Michel Lafon. Reportage d'actualité fait roman. Très bien construit et rythmé, humain et ultra-réaliste,  la Jungle de Calais comme si vous  y étiez, tout sonne vrai et proche. Une fin ouverte, donne à espérer une suite, c'est qu'on s'attache à Bastien et Adam, nos deux flics, l'un français l'autre migrant.



Passaro descendit la dune en deux enjambées, suivi par Bastien, un peu plus maladroitement.


Abandonnant la Jungle sous l'oeil témoin témoin et accusateur d'une dizaine de téléphones, ils croisèrent une jeune femme vêtue d'un gilet "Care for Calais", l'une des associations humanitaires locales les mieux intégrées du camp. Elle tenait en main une photo couleur remise par un homme qui, depuis, ne la quittait pas d'un centimètre. C'est un espoir douloureux, presque brûlant que Bastien aperçut dans les yeux de ce dernier. Comme s'il jouait sa vie à présenter une simple photo.
En Afghanistan, ils appellent ça Bacha Bazi.
Jouer avec les garçons. C'est une tradition.
Tu leur as volé leur "garçon",
ils te disent qu'ils ne l'oublient pas.
Tu fais bien de venir t'installer dans notre camp,
mais avec l'avertissement que tu as reçu ce matin,
 il faut aussi que j'en parle aux autres.
J'ai beau être chef du campement,
se mettre à dos les Afghans,
c'est une décision qui se prend ensemble.
- When ? fit la jeune femme.
- Je vous dis que je parle le français, s'agaça l'autre.
- Alors, quand ?
- Elles ont dû arriver il y a au moins une semaine.
- Si elles sont bien là, c'est au camp des femmes que nous les trouverons. Attendez, je vais noter leurs noms et on va vérifier ensemble.
Elle sortit un calepin et Adam lui épela, doucement :
- Sarkis. Nora et Maya Sarkis. Ma femme et ma fille.
En les regardant s'éloigner, Bastien pensa à Manon et Jade. Tout cela n'avait aucun sens. Aucune morale.
"Ce job, il se fait en apnée", avait dit Passaro.




* Muhajir, c'est migrant en arabe. Muhajirin, les migrants.