But what is the sense in forever speculating what might have happened had such and such a moment turned out differently? One could presumably drive oneself to distraction in this way. In any case, while it is all very well to talk of ‘turning points’, one can surely only recognize such moments in retrospect. Naturally, when one looks back to such instances today, they may indeed take the appearance of being crucial, precious moments in one’s life; but of course, at the time, this was not the impression one had. Rather, it was as though one had available a never-ending number of days, months, years in which to sort out the vagaries of one’s relationship with Miss Kenton; an infinite number of further opportunities in which to remedy the effect of this or that misunderstanding. There was surely nothing to indicate at the time that such evidently small incidents would render whole dreams forever irredeemable.
The Remains of the Day / Les Vestiges du jour, Kazuo Ishiguro ; traduit de l'anglais par Sophie Mayoux aux Presses de la Renaissance, et en folio. Kazuo Ishiguro est prix Nobel de littérature. - Mr Stevens est majordome, trente-cinq ans au dévoué service de Lord Darlington auquel il faisait une confiance aveugle. Lord Darlington tombe en disgrâce après guerre, et à sa mort, Darlington Hall est racheté par un américain, majordome inclus. Mr Stevens reçoit une lettre de Miss Kenton, son ancienne collègue, lui annonçant qu'elle quitte son mari. Il entreprend un petit périple automobile pour la revoir. Ce voyage est l'occasion d'une introspection de Mr Stevens sur sa carrière, et sa vie, son histoire d'amour manquée. Bouleversant. (Et matière à réflexion sur la notion de dignité.)
Et l'adaptation cinématographique par James Ivory avec Anthony Hopkins et Emma Thomson, et dans un petit rôle, charming Hugues Grant, et aussi Lena Headey (la Cersei de GoT) est superbe.
Ten minutes or so later came the sound of another car and I opened the door to Herr Ribbentrop, the German Ambassador, by now no stranger to Darlington Hall. His lordship emerged to meet him and the two gentlemen appeared to exchange complicit glances before disappearing together into the drawing room. When a few minutes later I was called in to provide refreshments, the four gentlemen were discussing the relative merits of different sorts of sausage, and the atmosphere seemed on the surface at least quite convivial. Thereafter I took up my position out in the hall – the position near the entrance arch that I customarily took up during important meetings – and was not obliged to move from it again until some two hours later, when the back door bell was rung. On descending, I discovered a police constable standing there with Miss Kenton, requesting that I verify the latters identity. ‘Just security, miss, no offence meant,’ the officer muttered as he wandered off again into the night.
Un des pires moments, à la section des précaires, était la rédaction de tracts. Cela se passait toujours de la même façon. Les filles commençaient à s'y mettre, puis, au bout d'un moment, un permanent du syndicat venait et lançait : «Alors, c'est pas encore terminé ? On voudrait aller boire un coup.» Il revenait un peu plus tard : «Vous mettez trop de temps. Je vais le faire pour vous.» Aucun n'avait la patience d'écouter ce qu'elles avaient à dire, et il ne fallait pas les pousser beaucoup pour qu'ils lâchent ce que, au fond, ils avaient vraiment dans la tête : ils ne les trouvaient pas au niveau, elles manquaient définitivement de «conscience de la lutte». Ils finissaient par écrire ce qu'ils voulaient sur les tracts et, le lendemain, les filles refusaient de les distribuer. Elles se faisaient traiter de «chieuses». Au fond, les gars ne trouvaient pas très sérieuses «ces histoires de bonnes femmes.»
Le quai de Ouistreham, Florence Aubenasaux Éditions de l'Olivier ; et en format Points poche - On est en 2009, Florence Aubenas part à Caen vivre une expérience d'embauche, à plus de quarante-cinq ans, sans aucune qualification ou expérience. Elle sera femme de ménage. Expérience relatée dans ce récit assez éclairant.
Le bon client, donc, a un petit diplôme, une petite expérience, une petite voiture. On appelle ça le profilage.
«Vous avez un véhicule ?
- Non.»
Elle me fixe. Ça commence mal. La voiture, c'est le premier critère des employeurs, même pour des activités qui ne l'exigent pas. Ça vous situe quelqu'un, ça prouve qu'on possède au moins de quoi mettre de l'essence, qu'on n'a pas peur de sortir de la ville, qu'on a un périmètre d'action important.
«Femme seule ? Plus de quarante-cinq ans ? Pas de formation particulière, ni de fiche de paye récente ?»
Dans les yeux de ma conseillère, tous les voyants rouges clignotent. Je viens d'entrer dans la zone Haut Risque Statistique.
Elle tente une dernière question : «Et vous avez des enfants à charge ?»
Quand je lui réponds non, je la vois se détendre pour la première fois.
Puis il la fit entrer dans la chambre des parents. Elle était également impeccable. Il expliqua comment, quoiqu'il eût toute liberté dans la maison, il préférait dormir sur le canapé, en bas. Qu'occuper cette pièce en haut - il eut alors un geste doux, ou timide de l'épaule - lui paraissait tenir du sacrilège. Il vit Véronique regarder la paire de bottes, dans un coin, à côté de l'armoire paysanne, ces texanes pour lesquelles Anne-Marie avait craqué avec aplomb, comme par défi, un demi-mois de salaire. Vous connaissez l'histoire ? demanda-t-il. Oui ? Elle pense à présent qu'elle a fait une connerie. Moi, je continue de trouver que c'est un beau geste. Un beau geste de femme.
Mademoiselle Chambon, Eric Holder aux éditions Flammarion, et en format Poche - Il est portugais, maçon et marié à Anne-Marie, un fils, Kevin. Elle, c'est Véronique Chambon, l'institutrice de l'école communale, joue du violon muet, et voilà voilà, à la campagne, une histoire banale de folle attraction, à l'époque où l'on comptait ses sous en francs, traitée avec beaucoup de délicatesse.
Au contraire, la regardant, il pensait à l'été.
Elle rirait, et les cheveux dénoués, tout autour
d'elle, brouilleraient le soleil d'une fin d'après-midi.
Adapté à l'écran par Stéphane Brizé, avec Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon dans les rôles principaux. À la cantine, un midi, elle essaya de mettre au propre, avec un papier et un stylo, l'emploi du temps d'Antonio. Quand elle vit, noir sur blanc, ce qu'elle était en train de faire, quand elle eut constaté, surtout, qu'elle se souvenait des dates, des heures, elle en resta comme effarée.
M. Péricourt s'était toujours interdit la moindre vision précise concernant ce qu'il appelait les "goûts affectifs" de son fils. Même en son for intérieur, il ne réfléchissait jamais en termes de "préférence sexuelle" ou quoi que ce soit de cette sorte, trop précise pour lui, choquante. Mais comme pour ces pensées qui vous semblent surprenantes, dont vous comprenez pourtant qu'elles vous ont, en fait, travaillé souterrainement un long moment avant d'émerger, ils se demanda si ce jeune homme avec strabisme et fossette était un "ami" d'Edouard. Mentalement, il spécifia : un amour d'Edouard. Et la chose ne lui apparut plus aussi scandaleuse qu'auparavant, seulement troublante ; il ne voulait pas imaginer... Il ne fallait pas que cela soit trop réaliste... Son fils n'était pas "comme les autres", voilà tout. Des hommes comme les autres, il en voyait beaucoup autour de lui, des employés, des collaborateurs, des clients, les fils, les frères des uns ou des autres, et il ne les enviait plus comme autrefois. Il ne parvenait même pas à se souvenir des avantages qu'il leur trouvait à l'époque, quelle supériorité, à ses yeux, ils avaient alors sur Edouard. Il se détestait rétrospectivement pour sa bêtise.
Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre aux éditions Albin Michel, en Livre de Poche. Prix Goncourt 2013- Un grand roman anar, et très bien construit, à la polar, sur la toute fin de la guerre de 14-18 et l'après. Une écriture cinématographique, les personnages créés sont intenses, vibrants, du sentiment, des rebondissements, de la fantaisie, c'est trop bon, les 573 (624 en poche) pages se dévorent. Adapté au cinéma par Albert Dupontel. En BD aussi avec Christian de Metter.
en art, on voit souvent les mêmes sujets...
, Madeleine, un jour, trancha clairement sur son physique médiocre. Elle avait seize ans, dix-sept. Son père l'embrassait sur le front, la voyait mais ne la regardait pas. Il n'y avait pas de femme dans cette maison pour lui dire, à elle, ce qu'il fallait faire, comment s'arranger, elle devait deviner, observer les autres, les copier, toujours en un peu moins bien. Déjà qu'elle n'avait pas beaucoup de goût pour ces choses. Elle voyait que sa jeunesse, ce qui aurait pu être sa beauté, du moins son caractère, fondait, s'effilochait, parce que personne ne s'en occupait. Elle avait de l'argent, ça, on n'en manquait pas chez les Péricourt, ça tenait même lieu de tout, alors elle paya des maquilleuses, des manucures, des esthéticiennes, des couturières, plus qu'il n'en eût fallu. Madeleine n'était pas un laideron, elle était une jeune fille sans amour. L'homme dont elle attendait un regard de désir, qui seul pouvait lui fournir un peu d'assurance nécessaire pour devenir une jeune femme heureuse, était un homme occupé, occupé comme on le dit d'un territoire, occupé par l'ennemi, les affaires, les adversaires à combattre, les cours de la Bourse, les influences politiques, accessoirement ce fils à ignorer (tâche qui lui prenait beaucoup de temps), toutes ces choses qui lui faisaient dire "Ah Madeleine, tu étais là, je ne t'avais pas vue, file au salon, ma chérie, j'ai du travail !", alors qu'elle avait changé de coiffure ou qu'elle portait une nouvelle robe.
Patrick fit avec sa bouche une moue exprimant à la fois respect et ironie, et dit qu'il n'avait pas ce genre de musique-là, mais plutôt des chansons. Il demanda à Nicolas de choisir une cassette : il n'avait qu'à prendre la petite mallette, sur la banquette arrière, et lui lire les titres. Nicolas obéit. Il peinait à déchiffre les mots anglais, mais Patrick complétait les premières syllabes qu'il ânonnait et, à la troisième cassette, dit que ça irait. Il la glissa dans le lecteur et la musique éclata, au beau milieu d'une chanson. La voix était rauque, railleuse, les guitares cinglaient comme des coups de fouet. Cela donnait une impression de brutalité, mais aussi de souplesse, comme les détentes d'un fauve. A la télévision, ce genre de musique incitait ses parents à baisser le son, mécontents. Si on lui avait demandé son avis, Nicolas en temps normal aurait dit que cela ne lui plaisait pas, mais ce jour-là il fut transporté. Patrick, à côté de lui, tapotait le volant pour marquer le rythme, bougeait en cadence, de temps en temps fredonnait une phrase avec le chanteur. Il poussa en même temps que lui un petit gémissement aigu. La voiture roulait en parfaite harmonie avec la musique, accélérait quant elle accélérait, quand elle ralentissait prenait de larges virages, tout vibrait à l'unisson, les pneus mordant sur la chaussée, les courbes de la route, les changements de vitesse et surtout le corps de Patrick qui, tout en conduisant, ondulait souplement, le sourire aux lèvres, les yeux plissés par les rayons du soleil illuminant le pare-brise. Jamais Nicolas n'avait rien entendu d'aussi beau que cette chanson, tout son corps y participait, il aurait voulu que sa vie entière soit ainsi, voyager toujours à l'avant des voitures en écoutant ce genre de musique, et plus tard ressembler à Patrick : aussi bon conducteur, aussi à l'aise, aussi souverainement libre de ses mouvements.
Emmanuel Carrère, publié chez P.O.L en 1995, aussi en format Folio ; Prix Femina - Nicolas, mère effacée au foyer, père représentant en prothèses chirurgicales, est privé de cantine et de batailles de mie de pain, fait pipi au lit et n'a pas d'amis. Voilà que la maîtresse organise une classe de neige à 400 kms de l'école. Le père de Nicolas refuse qu'il prenne le car avec sa classe, l'accompagne au chalet en auto, la valise de Nicolas est oubliée dans le coffre de la R25 grise, et Nicolas, se trouve sans effets personnels et sans alèse, obligé d'emprunter un pyjama au caïd de la classe, très grand, Nicolas est tout petit. Dès les premières pages, avec Nicolas, on pressent que quelque chose de terrible va arriver, la question est quoi ? Jean-Claude Romand, l'imposteur, meurtrier de toute sa famille, et dont l'affaire, sujet du roman l'Adversaire, habitait Emmanuel Carrère au moment où il écrivait La Classe de neige, lui aurait confié avoir retrouvé "l'exact récit de son enfance."
La Classe de neige a été adapté au grand écran par Claude Miller, et prix du Jury du Festival de Cannes 1998.
À présent c'était fini, il avait par la faute de son père attiré l'attention de tout le monde et devinait que son pressentiment était juste : la classe de neige allait être une épreuve terrible.
UN JOUR PAR EXEMPLE, JE DEVAIS ALLER VOIR MON DENTISTE, MAIS LES COURS FINIRENT PLUS TARD QUE PRÉVU. SOUDAIN J'ENTENDS UNE VOIX DANS UN HAUT-PARLEUR : LA DAME EN MANTEAU BLEU ! NE COUREZ PAS !! LA DAME EN MANTEAU BLEU !!! CESSEZ DE COURIR ! ?? HÉLA DAME EN MANTEAU BLEU ! ARRÊTE DE COURIR ! ??? MOI ? MADAME, POURQUOI VOUS COURIEZ ? JE SUIS TRÈS EN RETARD ! JE COURAIS POUR AVOIR MON BUS. OUI... MAIS... QUAND VOUS COUREZ, VOTRE DERRIÈRE FAIT DES MOUVEMENTS... COMMENT DIRE... IMPUDIQUES ! EH BIEN VOUS N'AVEZ QU'À PAS REGARDER MON CUL ! J'ai crié si fort qu'ils ne m'arrêtèrent même pas.
PERSEPOLIS, Marjane Satrapi publiée par L'Association - Marjane raconte sa jeunesse, de 10 à 22 ans, en Iran, sous le régime des barbus, et une période ado livrée à elle-même en Autriche où, fille unique et chérie, ses parents l'avait envoyée, pour la mettre à l'abri.
On ne passe pas sa vie sur un lit, dans une chambre vibrante de soleil, à subir la fureur de deux corps nus. Gisèle était sa compagne, la mère de Marianne, celle qui descendait la première, le matin, pour allumer le feu, qui gardait la maison propre et gaie et qui, lorsqu'il rentrait, ne lui posait pas de questions. Ils vieilliraient ensemble, plus proches l'un de l'autre, parce qu'ils auraient plus de souvenirs communs, et il était arrivé à Tony d'imaginer les entretiens qu'ils auraient plus tard, quand ils commençaient à se sentir vieux. - Tu te souviens de ta grande passion ?
La Chambre bleue, Georges Simenon dans TOUT SIMENON vol. 12 aux Presses de la Cité,et en Livre de Poche - Simenon sait écrire la passion, faire comprendre la complexité des sentiments et des situations, et rendre à merveille le procès criminel.
Adapté au grand écran par Mathieu Amalric.
Combien la vie est différente quand
on la vit et quand on l'épluche après
coup ! Il finissait par se laisser troubler
par les sentiments qu'on lui supposait,
par ne plus reconnaître le vrai du faux,
par se demander où finissait le bien
et où commençait le mal.
La chambre était bleue, d'un bleu de lessive, avait-il pensé un jour, un bleu qui lui rappelait son enfance, les petits sachets d'étamine emplis de poudre bleue que sa mère diluait dans le baquet à lessive avant le dernier rinçage du linge, juste avant d'aller l'étendre sur l'herbe luisante du pré. Il devait avoir cinq ou six ans et il se demandait par quel miracle la couleur bleue pouvait rendre le linge blanc.
Plus tard, bien après la mort de sa mère dont le visage devenait flou dans sa mémoire, il s'était demandé aussi pourquoi des gens aussi pauvres qu'eux, vêtus d'habits rapiécés, attachaient tant d'importance à la blancheur du linge.
Y pensait-il en ce moment ? Il ne le saurait que plus tard. Le bleu de la chambre n'était pas seulement le bleu de la lessive, mais aussi le bleu du ciel par certains chauds après-midi d'août, un peu avant que le soleil déclinant le teinte de rose, puis de rouge.
On était en août. Le 2 août. L'après-midi était avancé. A cinq heures, des nuages dorés, d'une légèreté de crème fouettée, commençaient à monter au-dessus de la gare dont la façade blanche restait dans l'ombre.
Anna Valenn est très BD : notre Histoire, et c'est du cinéma !
JE T'AI DIT QUE C'EST NON ! ÇA NE ME FAIT PAS MARRER, MOI ! CE QU'IL VEUT FAIRE C'EST UN SACRILÈGE ! IL DEMANDE SI ÇA, C'EST PAS LE PREMIER SACRILÈGE ? SI ON SE FAIT PRENDRE, C'EST LA GUILLOTINE. ALORS, JE SAIS QUE TU ES FÂCHÉ AVEC TA TÊTE, MAIS MOI, LA MIENNE, ELLE ME VA ENCORE ASSEZ BIEN ! AHH AHHHH POK
scénario Pierre Lemaitre & dessin Christian De Metter, publié aux éditions Rue de Sèvres, adaptation du romanAu revoir là-haut, Pierre Lemaitre aux éditions Albin Michel, en Livre de Poche. Prix Goncourt 2013- Un grand roman anar, et très bien construit, à la polar, sur la toute fin de la guerre de 14-18 et l'après. Une écriture cinématographique, les personnages créés sont intenses, vibrants, du sentiment, des rebondissements, de la fantaisie, c'est trop bon, les 573 (624 en poche) pages se dévorent. Et quant à la BD, le texte sert et met en valeur l'illustration bien expressive. On peut commencer par le roman et enchaîner sur la BD. Ou l'inverse. Deux plaisirs différents, et qui se complètent. Adapté au cinéma par Albert Dupontel.
Mars 1919 - Centre de démobilisation.
NON DÉSOLÉ CONNAIS PAS. MERDE, LA SOUPE EST FROIDE. PAS DE TRAIN, CAFE TIÈDE ET SOUPE FROIDE... C'EST COMME ÇA QU'ON REMERCIE LES HÉROS... MAIS MERDE ! POUR AUXERRE, Y A TOUJOURS PAS DE TRAIN ? ON S'EN FOUT D'AUXERRE ! POUR MARSEILLE ON EST 500 ! TU SAIS OÙ C'EST POUR LES CHAUSSURES ? Y A LONGTEMPS QU'Y EN A PLUS, MON PAUVRE VIEUX. TU RESSEMBLES PAS À TA PHOTO. BAH, UNE GUERRE ÇA VOUS CHANGE UN HOMME. C'EST POSSIBLE, MAIS MOI JE DOIS EN ETRE SÛR. AH SOLDAT MAILLARD, JE VOUS CHERCHAIS. SUIVEZ-MOI.
"Oh, oui ! Abad n'a pas voulu qu'il le dise parce que ce n'était pas au dossier et que d'après lui ça aurait perturbé les jurés. Je pense qu'il a eu tort, c'était important qu'ils le sachent. Le matin de l'examen, alors qu'il sortait pour y aller, Jean-Claude a trouvé une lettre dans sa boîte. Elle venait d'une jeune femme qui était amoureuse de lui et qu'il avait repoussée parce qu'il aimait Florence. Elle lui disait que quand il ouvrirait cette lettre elle serait morte. Elle s'était suicidée. C'est pour cela, parce qu'il s'est senti tellement coupable de cette mort qu'il n'est pas allé passer l'examen. C'est comme cela que tout a commencé."
J'étais abasourdi.
"Attendez. Vous y croyez à cette histoire ?"
Marie-France m'a regardé avec étonnement.
"Pourquoi mentirait-il ?"
- Je ne sais pas. Enfin, si, je le sais. Parce qu'il ment. C'est sa manière d'être, il ne peut pas faire autrement et je pense qu'il le fait plus pour se tromper lui-même que pour tromper les autres. Si cette histoire est vraie, on doit pouvoir la vérifier. Peut-être pas vérifier qu'une fille qu'il connaissait s'est suicidée pour lui, mais au moins qu'un fille qu'il connaissait s'est suicidée à cette époque-là. Il suffirait qu'il donne son nom.
- Il ne veut pas. Par égard pour sa famille.
- Bien sûr. Il ne veut pas non plus dire qui était le chercheur à qui il achetait des gélules contre le cancer. Eh bien, contrairement à vous, je pense qu'Abad a eu mille fois raison de lui garder cette histoire pour lui."
Mon incrédulité troublait Marie-France. Elle était si incapable de mensonge que l'idée que cette histoire à dormir debout puisse en être un ne l'avait tout simplement pas effleurée.
L'Adversaire, Emmanuel Carrère chez P.O.L, et en Folio- C'est l'histoire de Jean-Claude Romand, l'imposteur, meurtrier de toute sa famille. Ce roman est le fruit des échanges entre l'auteur et le menteur. Passionnant pour qui s'intéresse à la criminologie.
Bourg-en-Bresse, le 10/9/95
Monsieur,
Ce n'est ni l'hostilité ni l'indifférence à vos propositions qui expliquent un si long retard dans ma réponse à votre lettre du 30/3/93. Mon avocat m'avait dissuadé de vous écrire tant que l'instruction était en cours. Comme celle-ci vient de s'achever, j'ai l'esprit plus disponible et les idées plus claires (après trois expertises psychiatriques et 250 heures d'interrogatoire) pour donner une éventuelle suite à vos projets. Une autre circonstance fortuite m'a vivement influencé : je viens de lire votre dernier livre, La Classe de neige, et je l'ai beaucoup apprécié.
Si vous souhaitez toujours me rencontrer dans une volonté commune de compréhension de cette tragédie qui reste pour moi d'une actualité quotidienne, il faudrait que vous fassiez une demande de permis de visite adressée à M. le procureur de la République et accompagnée de deux photos et d'une photocopie de la carte d'identité.
Dans l'attente de vous lire ou vous rencontrer, je vous adresse tous mes voeux de succès pour votre livre et vous prise de croire, Monsieur, à toute ma reconnaissance pour votre compassion et mon admiration pour votre talent d'écrivant.
Samuel regardait sa mère avec étonnement, en silence, parce qu'il pensait qu'aujourd'hui ou demain, se répétait-il, en rentrant de l'école ou d'ailleurs, il la trouverait effondrée devant la télé, la télécommande à la main, ou sur son lit allongée avec un livre ou un magazine, ou affalée, le dos à moitié cassé sur une chaise de la cuisine, en train de boire une bière devant un cendrier plein, en robe de chambre, pâle, défaite, qui finirait par lui dire d'une voix lasse que bon, finalement, elle n'en avait rien à foutre et qu'il pouvait aller se faire pendre.
Mais non. Ce n'était pas arrivé. Chaque jour, au contraire, il l'avait trouvée plus forte, plus déterminée. Et même s'il ne faisait rien pour l'empêcher d'avancer, il s'étonnait chaque jour davantage - le jour où elle s'était fait couper les cheveux très court ; le jour où il pensait qu'elle reviendrait bouleversée et désespérée parce qu'elle allait en Bourgogne signer la promesse de vente de cette maison familiale à laquelle elle tenait tant et d'où elle était revenue grave, mais heureuse et presque rayonnante ; le jour encore où, les billets d'avion en main, elle avait déballé dans le salon tout le matériel, les sacs qu'on aurait, les fringues, tout. C'est comme si quelque part il n'y avait pas cru, comme si tout ça lui paraissait impossible. Et alors il remettait chaque jour le projet de sa fugue, comme s'il était hypnotisé par l'énergie de sa mère, hypnotisé ou tellement incrédule qu'il voulait voir le moment où elle finirait par s'effondrer, par abandonner, par céder. Sauf qu'un matin, Sibylle était venue le chercher dans sa chambre. Elle avait ouvert le volet de la fenêtre en grand. Une bourrasque d'un air presque froid avait balayé la chambre. Il s'était réveillé, avait regardé sa mère, souriante, presque belle, déjà prête. Elle avait dit d'un ton étonnamment joyeux :
Continuer, Laurent Mauvignier aux Éditions de Minuit - Une mère divorcée et femme déprimée va chercher son ado mal dans sa peau au commissariat, lui et ses copains ont déconné la nuit d'avant. C'est le déclic. Elle vend la maison héritée de ses parents, pose un congé sans soldes, convainc tous les concernés de l'intérêt du projet pédagogique, trois mois à sillonner le Kirghizistan à cheval, fils et mère.Et l'ex- le père, tout à sa nouvelle maîtresse, laisse filer.
Huis clos dans un décor (comme au théâtre - l'impression que l'auteur n'a pas beaucoup quitté son salon pour écrire) de grands espaces. Une phrase qui avance qui avance qui avance. Et construction qui invite le lecteur à, tour à tour, se glisser dans la tête de la mère, du fils, de l'ex- et père, et comprendre qui et pourquoi et comment, la complexité de chacun et des relations.
‘What’s your name?’ Therese asked. ‘Your first name?’
‘My name? Carol. Please don’t ever call me Carole.’
‘Please don’t ever call me Thereese,’ Therese said, pronouncing the ‘th’.
‘How do you like it pronounced? Therese?’
‘Yes. The way you do,’ she answered. Carol pronounced her name the French way, Terez. She was used to a dozen variations, and sometimes she herself pronounced it differently. She liked the way Carol pronounced it, and she liked her lips saying it. An indefinite longing, that she had been only vaguely conscious of at times before, became now a recognizable wish. It was so absurd, so embarrassing a desire, that Therese thrust it from her mind.
‘What’s your name?’ Therese asked. ‘Your first name?’
‘My name? Carol. Please don’t ever call me Carole.’
‘Please don’t ever call me Thereese,’ Therese said, pronouncing the ‘th’. ‘How do you like it pronounced? Therese?’ ‘Yes. The way you do,’ she answered. Carol pronounced her name the French way, Terez. She was used to a dozen variations, and sometimes she herself pronounced it differently. She liked the way Carol pronounced it, and she liked her lips saying it. An indefinite longing, that she had been only vaguely conscious of at times before, became now a recognizable wish. It was so absurd, so embarrassing a desire, that Therese thrust it from her mind.
Carol, Patricia Highsmith, trad. Emmanuèle de Lesseps,en Livre de Poche- On est à New York, fin des années 40 - début 50. Thérèse a 19 ans, est apprentie décoratrice de théâtre, un petit boulot de vendeuse dans un grand magasin. Carol, élégante blonde aux yeux gris, est en cours de divorce grand bourgeois. Harge, le mari de Carol, lui collera un détective aux trousses, afin d'obtenir la garde exclusive de Rindy, leur fille.
Happiness was a little like flying, she thought, like being a kite. It depended on how much one lets the string out -
Une belle histoire d'émancipation et d'amour entre femmes, avec le happy ending (ça nous change des habituelles fins tragiques) qui en fait un roman qu'on aime avec le coeur.
Superbement adapté au cinéma par Todd Haynes avec la magnétique Cate Blanchett dans le rôle de Carol, et la Audrey Hepburnesque Rooney Mara dans celui de Therese - et bande son entêtante signée Carter Burwell. Le roman est aussi bon que le film, ce qui est rare ! Et complémentaires : les points de vue sont symétriques, celui de Thérèse dans le roman, celui de Carol dans le film.
‘What do they say makes a play a classic, Therese?’ ‘A classic-’ Her voice sounded tight and stifled. 'A classic is something with a basic human situation.’
Quel éblouissement ! J'avais l'impression de m'évanouir dans les brumes de l'ivresse. Je sortis les romans un par un de la valise, les ouvris, contemplai les portraits des auteurs, et les passai à Luo. De les toucher du bout des doigts, il me semblait que mes mains, devenues pâles, étaient en contact avec des vies humaines. - Ça me rappelle la scène d'un film, me dit Luo, quand les bandits ouvrent une valise pleine de billets... - Tu sens les larmes de joie monter en toi ? - Non. Je ressens de la haine.
- Moi aussi. Je hais tous ceux qui nous ont interdit ces livres.
Anna Valenn aime les +1ers romans
La dernière phrase que je prononçai m'effraya, comme si un écouteur pouvait être caché quelque part dans la pièce. Une telle phrase, dite par mégarde, pouvait coûter plusieurs années de prison.
Balzac et la Petite Tailleuse chinoise, Dai Sijie chez Gallimard et en Folio. Dai Sijie écrit en français. Autobiographique. - Luo et le narrateur, à peine sortis du collège, sont envoyés dans la montagne pour être
Je remarquai que, quand elle riait, ses yeux révélaient une nature primitive, comme des sauvageonnes de notre village. Son regard avait l'éclat des pierres précieuses mais brutes, du métal non poli, et cet effet était encore accentué par ses longs cils et les coins finement retroussés de ses yeux.
rééduqués par les paysans. C'est que le père du narrateur est pneumologue, sa mère spécialiste des maladies parasitaires, le père de Luo est
dentiste réputé, tous considérés comme des "puantes autorités savantes". La jolie sauvageonne est la fille du couturier du village, convoitée de tous. Les deux garçons réussissent à mettre la main sur des lectures interdites, un exemplaire de Balzac. Et s'en servent pour la séduire. Ce sont les aventures et amours du trio que l'on suit, et l'effet des grands romans. Dai Sijie nous offre un gentil petit aperçu de la Révolution Culturelle telle qu'il l'a vécue. Un très joli roman, et qui donne envie de lire ou relire certains classiques.
Deux mots sur la rééducation : dans la Chine rouge, à la fin de l'année 68, le Grand Timonier de la Révolution, le président Mao, lança un jour une campagne qui allait changer profondément le pays ; les universités furent fermées, et les «jeunes intellectuels», c'est-à-dire les lycéens qui avaient fini leurs études secondaires, furent envoyés à la campagne pour être «rééduqués par les paysans pauvres». (Quelques années plus tard, cette idée sans précédent inspira un autre leader révolutionnaire asiatique, un Cambodgien, qui, plus ambitieux, et plus radical encore, envoya toute la population de la capitale, vieux et jeunes confondus, «à la campagne».)