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trois voeux / three wishes +1

Non piangere, Marino Marini


Anna Valenn aime les +1ers romans


"Bonjour ! dit-elle. Vous êtes Lyn Kettle, c'est ça ? Du Brunch Bus ! Quelle coïncidence, justement ce matin, j'ai lu un article sur vous dans She."

Cat fit passer Maddie sur l'autre hanche. "Je suis sa soeur. La version ratée. Mais Lyn est juste là." Elle lui montra Lyn et la femme marqua un temps d'arrêt en voyant celle-ci lui faire un petit signe embarrassé.

"Mais oui ! Vous êtes des triplées ! Ca crève les yeux !"

Elle balançait la tête de l'une à l'autre avec satisfaction. 

"Et vous êtes exactement pareille que les deux autres, si ce n'est que vous avez les cheveux roux ! dit-elle à Gemma.

- Absolument ! répondit Gemma.

- Pas possible, on ne s'en était jamais aperçues !" lança Cat. 



Three Wishes by Liane Moriarty
 Troix voeux, traduction Sabine Porte pour les éditions Albin Michel - Ecouté en anglais. Premier roman de l'auteur de Big Little Lies, et de What Alice Forgot/A la recherche d'Alice Love, pour citer mes préférés. Les thèmes des relations entre soeurs, du divorce des parents, des violences conjugales, de l'infertilité, l'infidélité, des familles recomposées, de la wonderwoman, etc etc sont tous présents. Et ça fait l'effet d'une grosse coupe de glace avec chantilly, et confettis, et coulis de ci et de chocolat. Je suis curieuse des premiers romans, imparfaits mais attachants. Celui-ci ne m’a aucunement touchée, je me suis ennuyée à l'écouter.

un jour ce sera vide

J'ai dix ans, Alain Souchon

Anna Valenn, Le Blog

Pourtant même pendant ces instants-là, je ne peux pas m'empêcher de me demander à quoi pensent Baptiste et sa mère. Parfois je tuerais pour savoir ce qui se passe dans la tête de Baptiste. Je le tuerais lui. Quand il ne parle pas, je ne sais plus où il est et je m'en veux d'être incapable de penser à autre chose, d'être vide à l'intérieur. Je suis comme une grosse méduse dont les filaments seraient tous tendus vers lui. Est-ce qu'il s'ennuie ? Est-ce qu'il a trouvé ça nul que je ne veuille pas escalader le mur qui va chez le voisin tout à l'heure ? Est-ce qu'il est fier que je sois le meilleur en sauce salade ? Et puis tout à coup il dit à sa mère un truc du genre : "Maman, j'ai pensé à cette symphonie de Beethoven que tu m'as fait écouter l'autre jour, en fait elle n'est pas triste, elle est mélancolique." Ca m'épate et je me dis qu'il doit y avoir énormément de paix dans son esprit pour y laisser germer de telles idées. J'imagine son espace mental comme une très grande maison aérée, avec plafonds de trois mètres de hauteur et parquet ciré, un piano à queue et de grandes fenêtres ouvertes sur un jardin luxuriant. Quelque chose de bien plus confortable que le taudis aux persiennes duquel j'observe le monde. 



Un jour ce sera vide, Hugo Lindenberg publié chez Christian Bourgois. C'est un premier roman, et il a obtenu prix du Livre Inter 2021 On est en Normandie. C'est les vacances d'été. Le narrateur a dix ans, il vit avec sa grand-mère juive et aimante, et une tante folle et poilue. Sur la plage, il rencontre Baptiste qui a un papa une maman une soeur, famille catholique aisée. Ils deviennent amis et un peu plus. Voilà voilà, c'est délicat, et par ci par là, un brin précieux.



les délices de tokyo / an +1

Spring, Vivaldi recomposed by Max Richter

Ces dorayaki spéciaux n'étaient pas réservés à Wakana, Tokue en confectionnait de temps à autre. Elle fourrrait de an ou de crème fraîche les ronds de pâte ratés de Sentarô. Lorsque les jeunes filles avec lesquelles elle parlait à coeur ouvert venaient, Tokue leur en offrait en disant : "C'est gratis."
Cela déplaisait à Sentarô. Il avait beau le lui faire comprendre, Tokue ne cédait pas. 
"Qu'est-ce que ça peut bien faire ? C'est mieux que de les jeter."


Anna Valenn, Le Blog

"Ceux-ci sont meilleurs", disait Wakana, qui ne tarissait pas d'éloges sur les dorayaki spéciaux. Tokue, aux anges, y rajoutait une cuillérée de miel.
C'est après avoir englouti un de ces dorayaki originaux qu'un jour Wakana finit par demander à Tokue : "Euh... Qu'est-il arrivé à vos doigts, madame Yoshii ?"
Sentarô se retourna ; Tokue venait juste de croiser les mains, comme pour cacher ses doigts.
"Eh bien, tu vois, ils sont restés pliés. Une maladie quand j'étais jeune.
- "Quelle maladie ?"
Il sembla à Sentarô que le visage de Tokue s'était figé.
"C'était une maladie terrible."
Tokue n'ajouta rien. Wakana hocha la tête, sans la questionner plus avant. Peut-être ne savait-elle plus quoi dire ; elle croqua dans son dorayaki et mastiqua en silence. Sentarô avait l'impression que seul ce bruit de mastication allait et venait entre Tokue et Wakana.
Depuis ce jour-là, Wakana n'était plus revenue.

Les Délices de Tokyo, Durian Sukegawa traduit par Myriam Dartois-Ako - Sentarô tient une échoppe de dorayaki, petites crêpes épaisses fourrées à la pâte d'haricots rouges sucrée. Madame Yoshii, vielle dame aux doigts tout handicapés propose de l'aider à les améliorer, c'est que des dorayaki, elle en a fabriqués pendant cinquante ans. Entre eux naît une touchante affection filiale.  

J'avais vu au cinéma Les Délices de Tokyo, une merveille de poésie et d'émotion délicate. Chose suffisamment rare pour être soulignée, le film me semble supérieur au roman. Le roman est bon, le film est excellent. Le roman est un brin longuet sur les aspects pâtissiers, mais complet et intéressant le topo sur la maladie de Hansen (la lèpre), le calvaire physique et psychique enduré, le confinement strict dans un quartier réservé, et l'exclusion de la société aussi après guérison. Dans le film, tout est suggéré.

Un roman qui met un point sur le i du mot confinement, et dans lequel puiser des forces toutes printanières.

la familia grande +1

Ma doudou, Julien Clerc
Parfois, mon frère reçoit un appel de ma mère. À Victor, elle dit que le beau-père ne nie pas. "Il regrette, tu sais. Il n'arrête pas de se torturer. Mais il a réfléchi, c'est évident, tu devais avoir déjà plus de 15 ans. Et puis, il n'y a pas eu sodomie. Des fellations, c'est quand même très différent."
 
À moi, elle dit des mots qui incriminent : "Comment avez-vous pu ainsi me tromper. Toi la première, Camille, ma fille qui aurait dû m'avertir. J'ai vu combien vous l'aimiez, mon mec. J'ai tout de suite su que vous essayeriez de me le voler. C'est moi, la victime."

Anna Valenn, Le Blog

 
Pour le reste, ele essaye de me faire taire. Elle me propose d'écrire un manuel pour la collection qu'elle dirige, m'envoie de quoi arrondir les fins de mois, me dit son amour et sa solitude, loin de ses enfants et petits-enfants. Pour le reste, quasiment plus un mot. 
   
Moi, pendant des années, j'essaye de lui plaire et de la retrouver.

Petit, mon frère m'avait prévenue : "Tu verras, ils me croiront mais ils s'en foutront complètement." Merde. Il avait raison.

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Un soir sur deux, la terrasse de la Grande Maison est débarrassée. Les enceintes sont sorties sous les étoiles. Le tourne-disque est allumé. C'est l'heure de danser. Un grand rock tous ensemble. En cercle, à genoux, we will rock you. On tape sur le sol, on crie comme des fous. "Hotel California", "Africa", "Couleur menthe à l'eau." Plus tard, Balavoine, "Mon fils, ma bataille". Et pour Luc, "Sympathy". Luc qui m'apprend le rock. Luc, le copain qui, selon mon beau-père, est amoureux de ma mère. Luc, le copain que mon beau-père nous fait appeler "Buc", pour dire "Luc bande". Luc, l'un des copains que j'aime tant mais que mon beau-père adore ridiculiser. 



La Familia grande, Camille Kouchner éditée au Seuil - Comprendre et ne pas juger... Camille Kouchner nous donne ici tous les éléments pour comprendre les protagonistes, leur psychologie, le contexte, une époque, un milieu, et juger le coupable, et pointer du doigt les complicités-complaisances, dénoncer un crime, l'inceste, éviter qu'il ne se reproduise,... et venger la victime. 

C'est une lecture passionnante, très bien écrite, et nécessaire. Mille bravos. Un magnifique travail d'avocate et d'adorable soeur jumelle.


Victor m'a demandé de venir le voir dans sa chambre. C'était après la première fois. Quelques semaines après, je crois. Il m'a dit : "Il m'a emmené en week-end. Tu te souviens ? Là, dans la chambre, il est venu dans mon lit et il m'a dit : "Je vais te montrer. Tu vas voir, tout le monde fait ça." Il m'a caressé et puis tu sais..."

Je connais mon frère, il est apeuré. Plus qu'emmerdé de me parler, il guette mon regard, essaye de savoir : "C'est mal, tu crois ?" Ben non, je ne crois pas. Puisque c'est lui, c'est forcément rien. Il nous apprend, c'est tout. On n'est pas des coincés !

Mon frère m'explique : "Il dit que maman est trop fatiguée, qu'on lui dira après. Ses parents se sont tués. Faut pas en rajouter." Là, je suis d'accord.

Il me dit aussi :"Respecte de secret. Je lui ai promis, alors tu promets. Si tu parles, je meurs. J'ai trop honte. Aide-moi à lui dire non, s'il te plaît."

Et parfois : "Je ne sais pas s'il faut se fâcher. Il est gentil avec moi, tu sais." 

Mon cerveau se ferme. Je ne comprends rien. C'est vrai qu'il est gentil, mon beau-père adoré.


Je les ai souvent vus faire. Je connais bien leur jeu. A Sanary, certains des parents et enfants s'embrassent sur la bouche. Mon beau-père chauffe les femmes de ses copains. Les copains draguent les nounous. Les jeunes sont offerts aux femmes plus âgées.

Je me souviens du clin d'oeil que mon beau-père m'a adressé lorsque, petite, j'ai découvert que sous la table il caressait la jambe de la femme de son copain, le communicant avec lequel nous étions en train de dîner. Je me souviens du sourire de cette femme  aussi. Je me souviens des explications de ma mère à qui je l'ai raconté : "Il n'y a rien de mal à ça, mon Camillou. Je suis au courant. La baise c'est notre liberté."

"le pauvre, tu es sûre ? il t'adore !" (le consentement) +1

Mon enfance, Barbara

Anna Valenn, Le Blog



Quand j'annonce à ma mère que j'ai quitté G., elle reste d'abord sans voix, puis me lance d'un air attristé : "Le pauvre, tu es sûre ? Il t'adore !"




Le Consentement, Vanessa Springora aux éditions Grasset, aussi en Livre de Poche La petite V. a quatorze ans lorsqu'elle devient la chose sexuelle de G.M., écrivain quinquagénaire qui raconte ses exploits pédophiles dans ses livres. 

Et cet ouvrage a pour but déclaré de prendre le prédateur à son propre piège, en l'enfermant dans un livre. 

Que dire d'intelligent qui n'ait déjà été dit ou écrit depuis sa sortie il y a un an ? 

Je vais aussi oublier mes cours de fac de droit, et laisser parler mon émotion. 

Ce qui me choque le plus, et la barre est ici placée bien haut, père absent et lamentable, milieu littéraire et intellectuel permissif et admiratif du pédophile (il sera couronné prix Renaudot en 2013), mais alors un cran au-dessus, il y a le comportement de la mère. Zut. Le job d'une mère est de protéger son enfant. C'est à une soirée où la mère a emmené sa gamine que le prédateur notoire repère sa proie. La gamine de quatorze ans découche, rate l'école, tombe gravement malade d'une maladie de vieux, et la mère fait quoi ? Elle organise à la maison des petits dîners à trois.


G. n'était pas un homme comme les autres. Il avait fait profession de n'avoir de relations sexuelles qu'avec des filles vierges ou des garçons à peines pubères pour en retracer le récit dans ses livres. Comme il était en train de le faire en s'emparant de ma jeunesse à des fins sexuelles et littéraires. Chaque jour, grâce à moi, il assouvissait une passion réprouvée par la loi, et cette victoire, il la brandirait bientôt triomphalement dans un nouveau roman.


le coeur battant de nos mères / the mothers +1

Over the Rainbow, Israel Kamakawiwo'ole


Anna Valenn aime les +1ers romans

"Tu en veux un ?" proposa Aubrey.

Nadia hésita, avant de prendre le brownie dont elle arracha un coin. Elle mâcha lentement, presque déçue de constater que c'était délicieux.

"Ouah. C'est ta mère qui a fait ça ?"

Aubrey ferma son sac. 

"Je ne vis pas avec ma mère, dit-elle.

- Ton père, alors ?

- Non. Je vis avec ma soeur, Mo. Et Kasey.

- Qui est Kasey ?

- La petite amie de Mo. Elle cuisine très bien.

- Ta soeur est homo ?

- Et alors ? rétorqua Aubrey. C'est pas un drame."


The Mothers, Brit Bennett / Le Coeur battant de nos mères, traduit de l'américain par Jean Esch aux éditions Autrement - On suit les parcours de la belle et brillante Nadia dont la mère s'est suicidée, de la douce Aubrey dont la mère se soumet à des hommes violents, et du beau Luke, fils de femme de pasteur. Dans une communauté noire, religieuse et pro-life, le prix de l'émancipation, et le coût des renoncements.


Nadia finally understood, why Aubrey had left and why her mother had let her, why her sister had helped create a bedroom out of a Disney movie, why Mrs. Shepard cherished her. In a way, Nadia almost felt lucky. At least her mother had been sick - at least she'd only tried to hurt herself. At least her mother would've never let a man hit her child. Her mother was dead, but what could be worse than knowing that your mother was alive somewhere but she wanted a man who hit her more than she wanted you ?


le grand marin +1

Just Like A Woman - Take 1, Bob Dylan

Anna Valenn aime les +1ers romans
- Tu me fais peur, il murmure.


Son front roule sur ma poitrine, il reste longtemps ainsi, j'écoute, les battements de son coeur, le roulement étouffé de la circulation sur l'avenue, la pluie, demain je serai partie. Comme s'il devinait mes pensées il dit à mi-voix :

- Demain tu seras partie.

- Oui.

- Je ne peux pas te demander de rester. Pour ce que j'ai à t'offrir.

- Je demande rien. Sa vie faut la gagner tout seul.

- Les femmes aiment bien avoir leur confort, une maison.

Pas moi. Je veux vivre dehors.

- En tout cas, moi, j'aimerais ça.

- Et pêcher ?


- Pêcher c'est tout ce qui me sauve la vie. La seule chose qui soit assez puissante pour me sortir de tout ça - il fait un geste vague de la main -, mais me construire ma baraque, oh oui, j'aimerais. On aurait un enfant et il s'appellerait Jude.

- Avec moi t'es pas tombé sur une femme comme on les rêve.


- Ça faisait longtemps que j'pensais plus en rencontrer aucune.

- J'suis une runaway, une bête coureuse de routes, je pourrai pas changer. Je finirai dans un shelter.


- Marions-nous.

- Je veux retourner pêcher.

Il me serre contre lui :

- On se marie et on va pêcher ensemble.


- Je veux plus être sur terre. Je crois que j'aime mieux me noyer.

Il s'est redressé pour attraper la bouteille, il ne m'a pas lâchée, sa poitrine écrase mon visage un instant.

- Tu veux un coup de vodka ?


- Non... oui. On boit trop ensemble.



- Moi je bois tout le temps, mais pas toi, toi c'est rien.


Il prend une rasade et me donne la becquée. Je tousse. Je ris. Ses yeux brillent dans l'ombre. Je vois l'éclat de ses dents dessous sa lèvre retroussée lorsqu'il rit à son tour.

- Dormons maintenant.


- C'est ça, dormons.

Quelqu'un de la réception tape à la porte à cinq heures. Déjà la trêve est finie, il va falloir retourner au monde, dehors la rue. Je me dégage doucement des grands bras.

- Dors encore, je dis, faut que j'y aille.



- Je reviendrai te voir, il dit. Je t'écrirai de Hawaï et je t'attendrai. Toujours.




Catherine Poulain, LE GRAND MARIN publié aux Éditions de l'Olivier. Et aussi en format poche chez Points.   À une voix près, Goncourt du Premier Roman, à une voix près, Prix du Livre Inter 2016. On s'en fout. Éblouie par la qualité de l'écriture de Catherine Poulain, dont c'est le premier roman, à 56 ans. Un souffle de liberté. Elle emballe. Et avec un récit de pêche en Alaska, parmi des gars qui occupent leur temps libre à se saouler, et une histoire d'amour pour un mec au regard jaune... Catherine Poulain déplace l'horizon.

alors tu es toujours flic ? (les talons hauts rapprochent les filles du ciel) +1

Elle ne t'aime pas, La Femme

Anna Valenn aime les +1ers romans

Un dernier regard au Masque de l'année - qui lisait une littérature aussi facile, franchement ? - et je sortis de la pièce pour reprendre mes recherches.




Les talons hauts rapprochent les filles du ciel, Olivier Gay (Éditions du Masque) - John-Fitzgerald Dumont dit Fitz, clubbeur et tombeur, deale de la coke auprès de la jet-set, juste ce qu'il faut pour maintenir son petit train de vie insouciant, 25m2 rue François 1er, où culbuter ses conquêtes d'une nuit. Confrontée à une série de meurtres atroces de jeunes femmes de ce monde-là, Jessica, son ex- et jolie commissaire fait appel à ses compétences en drague. Un premier roman, et polar bien ficelé.

Presque sans réfléchir, je m'allumai une cigarette. Je ne fumais pas au réveil, d'habitude, mais l'appel m'avait plus secoué que j'imaginais. Comment les retrouvailles allaient-elles se passer ? Sourire convenu, baiser sur la joue, comment vas-tu, quel plaisir de te revoir, alors tu es toujours flic ? Contact enflammé, rappel du passé, yeux dans les yeux, dernier tango à Paris ? Froideur polaire, regard de glace, poignée de main, rancune tenace ?

sauve qui peut la vie (avec toutes mes sympathies) +1

La chaleur, Bertrand Belin

Anna Valenn, Le Blog

À la surface de la Méditerranée scintillante, tes cendres ondulaient vers la plage et cela me plaisait que tu reposes sur ces cailloux de marbre. On pourrait venir te voir chaque été. Et puis, mue par un sentiment plus fort que tout, j'ai plongé et j'ai nagé dans tes cendres. Jamais je n'aurais imaginé une chose pareille et, si je le lisais dans un roman, j'en serais peut-être choquée. J'ai nagé dans tes cendres et j'en ai éprouvé un sentiment de proximité et de joie extraordinaire. J'avais enfin trouvé le moyen fou de te célébrer, à ta démesure. J'étais avec toi et je savais, par ce geste hors du commun, mais dénué de toute morbidité, je le jure sur la tête de mes fils, que je serais toujours avec toi. Et pas dans la tristesse. Tu as sauté dans le vide parce que tu pensais que c'était la meilleure chose pour toi. J'y croirai jusqu'à la fin de mes jours. Le néant ne t'a pas englouti. Je sais où tu es dorénavant : tu es en nous.



Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lamberterie publié chez Stock. Prix Renaudot de l'Essai  Enfant choyé par ses parents, adoré de ses trois soeurs, une femme solide, et amoureuse, des enfants merveilleux, 
Un soir, au téléphone, Florence m'a annoncé
que les médecins avaient enfin identifié sa 
maladie. Dysthymie. Je me suis demandé quel
effet cela faisait à mon frère de mettre un 
mot sur ce plomb qui lestait sa vie depuis
tant d'années. J'ignorais s'il en était soulagé
ou angoissé. Il avait jeté son téléphone 
portable dans un terrain vague avant son 
suicide avorté du mois de juillet et l'on ne
 se parlait pas. Est-ce que c'était grave.
du talent, un travail passionnant, des amis, une vie à l'abri des soucis matériels, Alexandre, le frère d'Olivia de Lamberterie s'est suicidé à l'âge de quarante-six ans. Quatre cousins germains du père d'Olivia (son récit nous la rend proche, une copine) se sont suicidés. "Ça" se transmet ? Olivia est la maman de trois garçons.


Malgré le sujet terrifiant, un livre utile, et lumineux. 

Mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère mon frère.

Si, pour toi, c'est mieux, j'accepte de vivre décapitée.


unzip me (les suprêmes / the supremes at earl's all-you-can-eat) +1

Feel Good Inc, Gorillaz

Anna Valenn aime les +1ers romans
The highlight of the mural is the sexiest picture of Jesus you’ve ever seen. He has high cheekbones and curly jet-black hair. His bronzed, outstretched arms bulge with muscles and He has the firm stomach of a Brazilian underwear model. His mouth seems to be blowing kisses to the congregation and His crown of thorns is tilted so He has a Frank Sinatra cool about Him. It all comes together in a way that makes you wonder if Jesus is about to ask you to join the church or to run outside for a game of beach volleyball with Him and a dozen of His hot biblical friends.






The Supremes at Earl's All-You-Can-Eat, Edward Kelsey Moore / Les Suprêmes traduit de l'américain par Cloé Tralci avec la collaboration d'Emmanuelle et de 
Philippe Aronson publié chez Actes Sud, et en Babel  Premier roman  d'Edward Kelsey Moore qui a le grand talent de traiter de sujets douloureux - ici : le cancer, l'infidélité chronique, le racisme violent, l'enfance battue - de manière chaleureuse et porteuse d'espérance. Une lecture distrayante de qualité.

il te reste de la pâte de piment ? (hiver à sokcho) +1

On Melancholy Hill, Gorillaz
Anna Valenn aime les +1ers romans
Plus tard depuis mon lit, j'ai entendu le grattement de la plume. Je me suis collée contre la paroi. Cela rongeait, démangeait. Me dérangeait presque. Ce n'était pas continu. J'imaginais les doigts de Kerrand s'animer en patte d'araignées, son regard se relever encore, s'assurer que l'encre ne trahirait pas la vision, vérifier que le temps qu'il trace le trait, la femme ne s'enfuirait pas. Je la voyais vêtue d'un morceau de tissu du buste à la naissance des cuisses, lever le menton, un bras contre le mur, et l'appeler, câline, arrogante. Mais face à la peur comme les autres fois, il verserait l'encre pour qu'elle s'évanouisse.





Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin aux Éditions ZOÉ. - Ça se passe en hiver, à Sokcho, ville portuaire et balnéaire à la frontière de la Corée du Nord. Elle est née d'un père français qu'elle ne connaît pas, et d'une mère coréenne qui travaille le poisson, et dont elle est toute la vie. Son petit ami, mannequin, part tenter sa chance à Séoul. Elle a étudié la littérature coréenne et française, mais là, est bonne à tout faire, aussi la cuisine, dans une pension défraîchie. Lui, débarque dans cette pension, est normand et auteur de BD venu chercher l'inspiration. Un premier roman, comme une peinture impressionniste, et très réaliste pour les détails. 


En retournant à la réception, j'ai fait un détour par le marché de poissons pour chercher les restes que ma mère me mettait de côté. J'ai traversé les allées jusqu'à l'étal quarante-deux sans prêter attention aux regards levés sur mon passage. Vingt-trois ans après que mon père avait séduit ma mère puis était reparti sans laisser de traces, mon métissage français restait source de commérages.

Ma mère, trop fardée comme toujours, m'a tendu un sac de bébés poulpes :

- On n'a que ça en ce moment. Il te reste de la pâte de piment ?

- Oui.

- Je vais t'en donner.

- Pas la peine, j'en ai encore.

- Pourquoi tu ne l'utilises pas ?

- Je l'utilise !

the medium-point sharpie (cassandra / the hard bounce) +1

Putain, ça penche, Alain Souchon

Anna Valenn aime les +1ers romans / VO
Que vous soyez col blanc ou col bleu, à Boston, vous habitez avec ceux qui s'habillent comme vous. La limite séparant les classes sociales tranche dans le vif comme un scalpel et creuse un fossé infranchissable. Les vieilles fortunes, qui remontent à plusieurs générations, vivent sur les hauteurs de Beacon Hill et de North End. Elles passent l'été dans les villes comme Newport ou dans la région des Berkshires.

Aux yeux des riches, les gens comme moi sont des losers, des prolos. À nos yeux, les riches ne sont qu'une bande de chochottes nées avec une cuillère en argent dans la bouche. Le col de Kelly Reese était tellement blanc qu'il brillait dans l'obscurité. Cela n'empêcha pourtant pas d'admirer son cul alors qu'elle montait les marches devant moi. Quand il s'agit de reluquer une fille, les frontières économiques ne tiennent pas.




Todd Robinson, The Hard Bounce / Cassandra, trad. Laurent Bury pour les éditions Gallmeister, aussi en format poche TOTEM   - Une gamine, Cassandra, disparaît. Boo et Junior sont chargés de la retrouver. Polar, rythmé, à l'intrigue un brin trop compliquée, on s'y perd un peu, du déjà lu, au snuff movie près, mais Boo et Junior, amitié forgée dans l'enfer d'une enfance orpheline, forment un duo original et attachant de videurs enquêteurs.

Lu en français, des pioches par ci, par là, dans la VO, il me semble que le texte d'origine est affadi en français. Déjà le titre, "Cassandra", pourtant excellente option de traduction, est réducteur, là où "The Hard Bounce" annonce le programme, est synthétique et formidable. Un sacré casse-tête la traduction d'un titre...


Et c'est toi qui vas m'empêcher d'entrer, peut-être ?

- Ouais.

Et voilà, j'avais craché le morceau. On allait bien voir ce que ça donnerait. Je serrai le poing autour du feutre à pointe moyenne que j'avais dans la poche. Le meilleur ami du videur. Ça ne tue personne, mais ça vous fait un mal de chien quand on vous l'enfonce entre deux côtes.

"Who's gonna stop me, you?"

"Yup." There it was. The frog was dropped. Let's see if it  jumped. I balled my fist around the medium-point Sharpie in my pocket. Bouncer's best friend. Won't kill anybody, but hurts like a bitch when jammed between a couple of ribs.

"tout, toujours, reste en nous, c'est nous qui l'oublions." (yeruldelgger) +1

Fire Coming Out Of The Monkey's Head, Gorillaz
Anna Valenn aime les +1ers romans

Yeruldelgger aimait les archers. Il avait été le meilleur du monastère. Il aimait la tension des muscles quand il fallait bander l'arc et le retenir, et le vide absolue qu'il fallait faire en soi pour quela main ne tremble pas. Il aurait eu la corpulence pour être un bon lutteur, mais il avait préféré l'arc. Dans les naddam pourtant, c'était devenu le sport des femmes. Ici, les hommes allaient tirer quarante flèches sur une cible à soixante-quinze mètres. Les femmes moitié moins de flèches, sur des cibles à soixante mètres. Mais les hommes étaient tous vieux. Peu de jeunes voulaient pratiquer ce sport féminin. Et jamais aucun archer ne plantait toutes ses flèches dans la cible. Il était rare qu'un concurrent entende, à chaque tir, le chant aigu du juge qui criait son score.


A la fin de sa première année au monastère, Yeruldelgger plaçait toutes ses flèches dans la cible. C'était un archer hors pair. Pour l'entraîner, le Nerguii de l'époque plantait les cibles au fond des bois et Yeruldelgger devait trouver la ligne droite qui transperçait la forêt entre les troncs et les branches. Il n'avait pas touché un arc depuis longtemps, mais après son récent séjour au monastère, il savait la puissance et la précision de son tir encore intactes au fond de lui. C'est ce que lui avait réappris le Nerguii : "Tout, toujours, reste en nous, c'est nous qui l'oublions." Il observa une dernière fois la scène depuis le haut de la colline. Un naadam de campagne comme il en avait tant fréquenté dans sa jeunesse. Chaque Mongol portait en lui un inoubliable souvenir de naadam : une première cuite, un premier baiser, un premier amour, une première bagarre, une première blessure, une rupture, une infinie solitude dans la foule... Nul doute que ce naadam-là allait aussi marquer la vie de Yeruldelgger.




Yeruldelgger, Ian Manook, éd. Albin Michel ; et Livre de Poche - Un premier roman et polar mongol. Original et dépaysant. 


[Avant-Propos] Suis-je ou non mongol ? Moi qui suis un Parisien d'Arménie. Où écris-je ? Sur mon lieu de travail. Comment ? Sans plan et d'un seul jet. À quelle vitesse ? Plutôt vite, une dizaine de pages par jour. Avec quelle documentation préalable ? Aucune, sinon mes souvenirs de voyages et de lectures, et quelques vérifications en cours d'écriture. Puis on cherche à me cataloguer : «Ethno-polar», ça me va. Bien sûr que non, mais  «écrivain voyageur» auteur de  «polar nomades», oui. Polar, thriller ou roman noir ? Je ne connais même pas la différence, mais romancier, oui ! C'est d'ailleurs ce qui m'a séduit dans l'écriture de ce polar mongol : prendre le temps de développer une intrigue, me faire chahuter par mes propres personnages, évoquer mes voyages. Dans  «roman policier», il y a surtout et avant tout, pour moi, le mot, «roman».

je me recouvre de mots. tout ira bien. tout ira bien (les bijoux bleus / blauschmuck) +1

Mockingbird, Eminem

Anna Valenn aime les +1ers romans
Un matin je pose mes pieds dans la neige. L'automne est passé sans que je le remarque, je ne sais pas si les feuilles étaient colorées, combien de temps elles sont restées accrochées aux arbres. Je ne sais pas quand il a commencé à neiger.

Je me souhaite une bonne matinée. Je me fais des compliments pour mon baklava, tu l'as bien réussi, Filiz ! Je suis contente de mes vêtements, tu es une couturière adroite, je prépare le petit-déjeuner, redresse la petite cuiller sur la soucoupe de Yunus et chuchote, merci Filiz ! Pendant la traite je bavarde avec moi-même de la jambe cassée de Seda, guérie depuis longtemps, des pierres précieuses de Leyla et de son ballon disparu, je me fais des déclarations d'amour en lavant le sol, je t'aime Filiz ! Et en allant chercher de l'eau, tu es mon étoile !

Et parfois je dis : J'ai peur.

L'enfant dans mon ventre m'est étranger une menace. Il ne fait rien d'autre que me donner des coups de pied et se nourrit de moi. Il est muet à l'intérieur comme son père l'est à l'extérieur.

Je me recouvre de mots. Tout ira bien. Tout ira bien.

Même si je ne me crois pas.

Tout ira bien.



Les Bijoux bleus / Blauschmuck premier roman de l'autrichienne Katharina Winkler d'après une histoire vraie, traduction Pierrick Steunou; éditions Jacqueline Chambon / Actes Sud. Prix du premier roman étranger 2017. - Filiz vit dans un village turc, son père bat sa mère, c'est ainsi, les femmes reçoivent des coups qui leur font des bijoux bleus. Yunus séduit Filiz. Elle s'enfuit pour l'épouser, elle a 12 ans. Et s'ouvre le bal des violences conjugales. Coups, viols, claustration. Filiz a son premier enfant à 13 ans, puis un deuxième et un troisième. La petite famille quitte la Turquie pour l'Autriche où Yunus a trouvé du travail. 
Un magnifique roman qui se dévore malgré la dureté, rendue soutenable par l'écriture imagée, aérée, de Katharina Winkler. Aussi par l'espoir d'une issue. Et issue il y aura. Ouf !


Je m'endors, parée de bleu profond.

J'apprends entre le linge et les enfants. Circulation à double sens. Seda pleure, elle s'est cognée, je pose la main sur son front. Interdiction de dépasser. Les pleurs de Seda coulent entre poids lourds et trafic fluide.

Je ne connais aucune femme qui apprenne aussi vite, dit le moniteur en faisant mon éloge auprès de Yunus.
Yunus me brise l'annulaire.