Une horloge dans l'immeuble, sans doute à l'étage au-dessus, égrène six heures avec cette raucité des vieux ressorts. La chaleur d'une cuisse le rappelle à la mystérieuse altération des sensations périphériques. Entre ce qui n'est pas vraiment lui et cette femme sous les draps, un phénomène d'une extrême douceur se diffuse jusqu'au fond de ses orbites, derrière ses yeux, dans un point insituable du cerveau. Lorna glisse une main brûlante, palpe les pectoraux, suit du bout des doigts le dessin des muscles abdominaux et glisse la paume dans le creux velu de l'aine, saisissant un pénis déjà raidi. Tandis qu'elle s'applique à le masturber d'un mouvement de va-et-vient aveugle, des représentations inédites surgissent, des souvenirs anciens. Quand Lorna et lui se connaissaient à peine. On commence une relation le plus crûment, par instinct de chair, comme s'il fallait franchir coûte que coûte la frontière des sens. Cette façon qu'on a de se toucher et de se prendre, au début, dans un mélange d'abandon et de malaise, Cédric ne peut s'empêcher de le comparer à ce qu'il peut vivre aujourd'hui, de lui à lui, de lui à l'autre. L'accommodation à ce nouveau corps, près d'un an plus tard, ressemble à une appropriation d'ordre sexuel, une troublante usurpation, presque un viol. Et l'excitation de Lorna ajoute à son trouble. Le comble est cette pulsion de jalousie qui le prend à la voir s'activer par-dessus lui. Elle s'est enfourchée et gémit sans un instant croiser son regard, toute à ce corps d'homme, les doigts crispés aux hanches. Il lui semble être trompé et abusé à l'endroit même de sa jouissance. N'étant plus qu'une tête sur un étroit balcon d'os, comment s'identifier à l'autre, à son corps désirable ?
Corps désirable, Hubert Haddad chez Zulma- Hubert Haddad s'inspire du projet, bien réel, d'un neuro chirurgien turinois de transplantation totale, tête tronc, pour nous livrer, d'une plume inventive et acérée, un roman divertissant et étourdissant... Un brin rocambolesque, mais sensations parfaitement rendues, et questions éthiques toutes posées.
Photo d'après la série Les Gens qui lisent, Eloïse Lièvre
Walk On The Wild Side, Lou Reed & The Velvet Underground
- Le réseau est démantelé, dit Falastìn. Les services spéciaux connaissent toutes nos caches...
- Ils ont perquisitionné chez Manastir.
- Je sais, le docteur Charbi a été arrêté. J'ai si peur pour mamma...
Elle se tut, l'oreille tendue vers les bruits de la rue. Des cris d'oiseaux se perdirent au plus haut du ciel. Des groupes d'hommes vêtus à l'occidentale traversèrent la chaussée en s'apostrophant, rieurs. Une mule brayait désespérément quelque part.
- Son maître doit la battre à coups de trique, conjectura Falastìn. Sans doute parce que sa mule d'épouse restée cloîtrée au village lui manque ! Des fois, on se demande ce qui est le pire pour une femme...
- Et pour une mule ! osa Nessim. Elle rit doucement, une main sur le garde-fou. Troublé il considéra le fin poignet et les muscles tendus de l'avant-bras. Il posa ses lèvres au-dessus du coude, sans réfléchir. Elle ne bougea pas mais eu un long frisson. Son autre main pénétra dans l'épaisse chevelure. Elle s'inclina sur lui jusqu'à frôler sa nuque. Longtemps elle respira son odeur en songeant aux jours et aux nuits passés à le soigner dans le grenier de sa mère. Elle connaissait tout de lui, sa chaleur, le moindre pli de sa peau, le goût de sa sueur et même ses rêves de fièvre quand le délire rameute les chiens errants de la mémoire.
- Que devenir maintenant ? dit-il sans se redresser. Je ne veux pas être une charge pour personne, surtout pas pour toi, Falastìn...
- Nous verrons bien demain. Asmahane te réclame, elle demande son Nessim...
- J'ignore qui je suis.
- Crois-tu que j'en sache plus moi-même ?
Palestine, Hubert Haddad(éd. Zulma 2007, et folio.) - Le jeune soldat israélien Cham, blessé, est recueilli, caché et soigné par Asmahane et Falastìn, mère et fille, qui le font passer pour leur fils et frère Nessim, disparu, et auquel il ressemble terriblement.
Un roman beau, et juste. Photo d'après la série Les Gens qui lisent, Eloïse Lièvre