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vous aimez quoi dans la vie ? (haka)

Everybody's Talkin', Iggy Pop

Anna V
alenn, Le Blog


Fitzgerald arrivait, tête baissée, les cuisses tétanisées.

Incrusté entre les débris de son vélo et les parois de l'ascenseur, John évalua à cinquante contre une les chances du flic pour que les portes restassent ouvertes avant son arrivée.

De fait, l'ascenseur se referma alors que Jack y croyait dur comme fer. Le cyclomoteur tenta une vaine ruade contre la porte métallique, catapultant le policier tandis que l'ascenseur grimpait les étages avec une facilité toute mécanique. Il stoppa au rez-de-chaussée de l'immeuble. Ménageant sa monture pour, paraît-il, aller loin. John fit rouler le vélo sur les dalles du hall. Le guidon était tordu, la dynamo ne répondait plus que par S.O.S. et les roues s'étaient voilées en signe de deuil mais il fonctionnait encore.

Un calme olympien régnait au milieu des buildings vides. John grimpa sur la bicyclette et se mit à faire des mouvements circulaires. À peine eut-il le loisir de goûter à l'exquise brise de la nuit qu'un nouveau de moteur perça le silence de la ville. John préféra rassurer ses arrières d'un regard de poursuiteur.

- Et merde...

La fourche du cyclomoteur avait pris la forme d'un boomerang, le moteur crachait sa colère noire sur le bitume, une bosse fendue pointait sur son front réputé solide mais Fitzgerald était toujours en course. Il remit les gaz, crut en ses chances et alors chuta, moteur cassé.

John roulait à allure de croisière sur le calme plat du bitume.


Le policier se releva, titubant. Au bout de l'avenue, la silhouette du fugitif passait dans la nuit. Il pointa son arme, chatouilla la détente : au bout du canon, le cycliste zigzaguait sous les lampadaires. Il marmonna : 

- L'inconscient...

Fitzgerald baissa son arme en regardant l'homme tourner à l'angle de la rue.




Haka, Caryl Férey édité chez Gallimard ; en format folio - Polar sauvage et exotique. On est à Auckland - Nouvelle Zélande, en terre maorie. C'est très bien documenté et original, l'intrigue se tient. Par moments, l'écriture prête à sourire, ça détend ! 

être ici et maintenant (d'autres vies que la mienne)

Plan B, Grands Corps Malade ce que les sages de tous les temps désignent comme le secret du bonheur, être ici et maintenant
Le lendemain, au petit déjeuner, elle a ri, vraiment ri, et m'a dit : je te trouve drôle. Tu es le seul type que je connaisse capable de penser que l'amitié de deux juges boiteux et cancéreux qui épluchent des dossiers de surendettement au tribunal d'instance de Vienne, c'est un sujet en or. En plus, ils ne couchent pas ensemble et, à la fin, elle meurt. J'ai bien

Anna Valenn, Le Blog
 résumé ? C'est ça, l'histoire ? 

J'ai confirmé : c'est ça.


D'autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère chez P.O.L, et en Folio. - Emmanuel Carrère  et sa compagne sont au Sri Lanka quand un tsunami ravage la côte, emportant une gamine de cinq ans,  la fille d'une famille amie, en vacances comme eux.

La belle-soeur d'Emmanuel Carrère chope toute jeune un cancer. Une erreur dans son traitement la prive de l'usage de ses jambes. Elle devient juge, elle se marie avec un garçon qui aime la porter dans ses bras, elle a trois petites filles. Et cette saleté de cancer se réveille et la terrasse.

Rien de bien gai ici, et même carrément plombant. En fait non, D'autres vies que la mienne est un roman dans lequel puiser de la force, et des idées de plan B.


ce que les sages de tous les temps désignent 
comme le secret du bonheur, être ici et maintenant
sans regretter le passé ni s'inquiéter de l'avenir
Florès, lui, regardait à peine ce que devait Mme Machin, il allait tout droit au contrat. Il y relevait souvent des clauses abusives et presque toujours des irrégularités formelles. La loi exige par exemple qu'il soit composé en corps huit, et il ne l'était pas. Elle exige que sa reconduction soit proposée par lettre, et il n'en était pas question. Florès s'était fait un petit tableau des irrégularités les plus fréquentes, il cochait les cases et, à l'audience, concluait : le contrat ne vaut rien. L'avocat de Cofinoga ouvrait de grands yeux. S'il avait de la ressource, il disait : Monsieur le Président, ce n'est pas votre affaire. C'est à la partie défaillante de soulever ces objections, ou à son avocat, mais vous ne pouvez pas vous substituer à elle. Faites appel, se contentait de répondre Florès.

En attendant, il déclarait Cofinoga fondé à réclamer son capital, mais pas les intérêts ni les pénalités. Or ce que l'emprunteur rembourse d'abord, ce n'est pas le capital, mais les intérêts et le montant de l'assurance. Si le juge décide qu'il ne doit rembourser que le capital, il se retrouve à lui dire : vous ne devez plus, mettons 1500 euros, mais 600, et quelquefois plus rien du tout, et quelquefois même c'est Cofinoga qui vous doit de l'argent. Mme Machin s'évanouissait de joie.

ceux qui ont la rage (mapuche)

Beat'em Up, Iggy Pop

Anna Valenn, Le Blog


- Au fait, demanda Jana, tu connais le détective de la rue Perú ?

Paula resta un moment interdite au milieu des sculptures, chercha dans le fleuve tumultueux où nageaient ses souvenirs.

- Calderón ? Oui, oui, on se croise de temps en temps au marché. Pourquoi, renchérit-elle, tu penses à lui pour l'affaire de Luz ?
- Lui ou un autre.
- Lui c'est mieux.
- Pourquoi ?
- Il marche, on dirait un puma qui roule des épaules ! s'enthousiasma Paula.

Jana secoua sa tignasse, pleine de poussière - n'importe quoi.

- C'est qui, demanda-t-elle, un ancien flic ?
- Je sais pas, je crois qu'il recherche des disparus. J'ai jamais osé lui parler mais on m'a dit qu'il était en lien avec les Grands-Mères.
- Ah oui.
- C'est peut-être lui, la solution, fit Paula. Tu verrais ses yeux !
- Je ne vois pas le rapport.
- C'est parce que tu ne les as pas vus ! Je ne sais pas quel âge il a, poursuivit-elle, mais il ne le fait pas ! (Elle vit l'heure sur sa montre en plastique.) Bon, il faut que je me dépêche ou je vais tout rater !

Le travesti se dandina vers la porte coulissante et soudain se rétracta.

- Il y a un problème, Jana, dit-elle en se retournant.
- Oui, quoi ?
- Comment on va faire pour le payer ? On n'a pas d'argent.

Jana haussa les épaules.

- Je vais me débrouiller... Va donc te faire une beauté.
- J'y cours !

Paula fila vers le jardin sans voir le regard sombre de la Mapuche.



Mapuche, Caryl Férey édité chez Gallimard dans la Série Noire ; en format poche folio - Un amour sexy et sauvage, et la dénonciation des exactions diverses atroces et variées commises en Argentine sous la dictature militaire. Évasion intelligente et adrénaline garanties.

‘mr stevens, i thought these would brighten your parlour a little.’ (the remains of the day)

Je dois m'en aller, Niagara

Anna Valenn, et c'est du cinéma
But what is the sense in forever speculating what might have happened had such and such a moment turned out differently? One could presumably drive oneself to distraction in this way. In any case, while it is all very well to talk of ‘turning points’, one can surely only recognize such moments in retrospect. Naturally, when one looks back to such instances today, they may indeed take the appearance of being crucial, precious moments in one’s life; but of course, at the time, this was not the impression one had. Rather, it was as though one had available a never-ending number of days, months, years in which to sort out the vagaries of one’s relationship with Miss Kenton; an infinite number of further opportunities in which to remedy the effect of this or that misunderstanding. There was surely nothing to indicate at the time that such evidently small incidents would render whole dreams forever irredeemable.


The Remains of the Day / Les Vestiges du jour, Kazuo Ishiguro ; traduit de l'anglais par Sophie Mayoux aux Presses de la Renaissance, et en folio. Kazuo Ishiguro est prix Nobel de littérature. - Mr Stevens est majordome, trente-cinq ans au dévoué service de Lord Darlington auquel il faisait une confiance aveugle. Lord Darlington tombe en disgrâce après guerre, et à sa mort, Darlington Hall est racheté par un américain, majordome inclus. Mr Stevens reçoit une lettre de Miss Kenton, son ancienne collègue, lui annonçant qu'elle quitte son mari. Il entreprend un petit périple automobile pour la revoir. Ce voyage est l'occasion d'une introspection de Mr Stevens sur sa carrière, et sa vie, son histoire d'amour manquée. Bouleversant. (Et matière à réflexion sur la notion de dignité.)
Et l'adaptation cinématographique par James Ivory avec Anthony Hopkins et Emma Thomson, et dans un petit rôle, charming Hugues Grant, et aussi Lena Headey (la Cersei de GoT) est superbe.


Ten minutes or so later came the sound of another car and I opened the door to Herr Ribbentrop, the German Ambassador, by now no stranger to Darlington Hall. His lordship emerged to meet him and the two gentlemen appeared to exchange complicit glances before disappearing together into the drawing room. When a few minutes later I was called in to provide refreshments, the four gentlemen were discussing the relative merits of different sorts of sausage, and the atmosphere seemed on the surface at least quite convivial. Thereafter I took up my position out in the hall – the position near the entrance arch that I customarily took up during important meetings – and was not obliged to move from it again until some two hours later, when the back door bell was rung. On descending, I discovered a police constable standing there with Miss Kenton, requesting that I verify the latters identity. ‘Just security, miss, no offence meant,’ the officer muttered as he wandered off again into the night.

DON’T – LOOK – BACK (testament à l'anglaise / what a carve up!)

Les histoire d'A., Les Rita Mitsouko

Anna Valenn, Le Blog
«C'est une tare de famille, voyez-vous, coupa Mortimer. Piqués des hannetons, timbrés comme un lettre, fêlés comme une cloche. Car il arrive un moment, ajouta-t-il en se penchant et en pointant la seringue vers Michael, il arrive un moment où la rapacité et la folie deviennent impossibles à distinguer. C'est une seule et même chose, pourrait-on dire. Et il arrive un moment où la tolérance - l'acceptation - de la rapacité devient également une sorte de folie. Cette folie ne finira jamais. Du moins... » sa voix se perdit en un souffle spectral «... du moins pas pour les vivants.» 



What a Carve Up! / Testament à l'anglaise,  Jonathan Coe trad. Jean Pavans aux Éditions Gallimard, et en Folio. Un jeune écrivain agoraphobe est chargé d'écrire un bouquin sur une famille puissante dont les membres sont plus affreux les uns que les autres. Satire politique, et narration décousue, en puzzle pour ne pas dire en bordel, on s'y perd, faut s'accrocher, c'est qui déjà celle-la, et c'était quand,  
‘Look, Michael, let me just say
 something. We’re never going 
to get anywhere, you and me, 
by harping on about the past. 
The past is a mess, in both our 
cases. We’ve got to put it behind
 us. Agreed?’ ‘Agreed.’ ‘All right, 
so repeat after me: 
DON’T – LOOK – BACK.’ 
‘Don’t look back.’ 
‘Good.’
le final est grandiose, et on se félicite d'avoir tenu jusqu'au bout des 679 pages, le truc, ne jamais revenir en arrière, et parcourir les passages un peu de trop, en mode LGV lecture à grande vitesse, continuer toujours avancer. Côté traduction, le titre «Testament à l'anglaise» est bien trouvé, fidèle à l'esprit, la lettre aurait donné «Quelle boucherie !». 


It runs in the family, you see. Mad as hatters, queer as coots, and nutty as fruitcakes, every one of us. Because there comes a point, you know, Michael’ – he leaned forward and pointed at him with the syringe – ‘there comes a point, where greed and madness become practically indistinguishable. One and the same thing, you might almost say. And there comes another point, where the willingness to tolerate greed, and to live alongside it, and even to assist it, becomes a sort of madness too. Which means that we’re all stuck with it, in other words. The madness is never going to end. At least not …’ (his voice faded to a ghostly whisper) ‘… not for the living.



"alors, tu trouves pas qu'on est les rois du pétrole ?" (la classe de neige)

Far From Any Road, The Handsome Family

Anna Valenn, Le Blog
- Ben, Schumann..., dit-il au hasard.


Patrick fit avec sa bouche une moue exprimant à la fois respect et ironie, et dit qu'il n'avait pas ce genre de musique-là, mais plutôt des chansons. Il demanda à Nicolas de choisir une cassette : il n'avait qu'à prendre la petite mallette, sur la banquette arrière, et lui lire les titres. Nicolas obéit. Il peinait à déchiffre les mots anglais, mais Patrick complétait les premières syllabes qu'il ânonnait et, à la troisième cassette, dit que ça irait. Il la glissa dans le lecteur et la musique éclata, au beau milieu d'une chanson. La voix était rauque, railleuse, les guitares cinglaient comme des coups de fouet. Cela donnait une impression de brutalité, mais aussi de souplesse, comme les détentes d'un fauve. A la télévision, ce genre de musique incitait ses parents à baisser le son, mécontents. Si on lui avait demandé son avis, Nicolas en temps normal aurait dit que cela ne lui plaisait pas, mais ce jour-là il fut transporté. Patrick, à côté de lui, tapotait le volant pour marquer le rythme, bougeait en cadence, de temps en temps fredonnait une phrase avec le chanteur. Il poussa en même temps que lui un petit gémissement aigu. La voiture roulait en parfaite harmonie avec la musique, accélérait quant elle accélérait, quand elle ralentissait prenait de larges virages, tout vibrait à l'unisson, les pneus mordant sur la chaussée, les courbes de la route, les changements de vitesse et surtout le corps de Patrick qui, tout en conduisant, ondulait souplement, le sourire aux lèvres, les yeux plissés par les rayons du soleil illuminant le pare-brise. Jamais Nicolas n'avait rien entendu d'aussi beau que cette chanson, tout son corps y participait, il aurait voulu que sa vie entière soit ainsi, voyager toujours à l'avant des voitures en écoutant ce genre de musique, et plus tard ressembler à Patrick : aussi bon conducteur, aussi à l'aise, aussi souverainement libre de ses mouvements.


Emmanuel Carrère, publié chez P.O.L en 1995, aussi en format Folio ; Prix Femina - Nicolas, mère effacée au foyer, père représentant en prothèses chirurgicales, est privé de cantine et de batailles de mie de pain, fait pipi au lit et n'a pas d'amis. Voilà que la maîtresse organise une classe de neige à 400 kms de l'école. Le père de Nicolas refuse qu'il prenne le car avec sa classe, l'accompagne au chalet en auto, la valise de Nicolas est oubliée dans le coffre de la R25 grise, et Nicolas, se trouve sans effets personnels et sans alèse, obligé d'emprunter un pyjama au caïd de la classe, très grand, Nicolas est tout petit. Dès les premières pages, avec Nicolas, on pressent que quelque chose de terrible va arriver, la question est quoi ? 

Jean-Claude Romand, l'imposteur, meurtrier de toute sa famille, et dont l'affaire, sujet du roman l'Adversaire, habitait Emmanuel Carrère au moment où il écrivait La Classe de neige, lui aurait confié avoir retrouvé "l'exact récit de son enfance." 

La Classe de neige a été adapté au grand écran par Claude Miller, et prix du Jury du Festival de Cannes 1998.

À présent c'était fini, il avait par la faute de son père attiré l'attention de tout le monde et devinait que son pressentiment était juste : la classe de neige allait être une épreuve terrible.

la liberté ne dispense pas du tact (le royaume)

Et si en plus y'a personne, Alain Souchon

Anna Valenn, Le Blog
Je me doute que quand paraîtra ce livre on me demandera : "Mais alors, finalement, vous êtes chrétien ou non ?" Comme, il y a bientôt trente ans : "Mais alors, finalement, la moustache, il l'avait ou non ?" Je pourrais finasser, dire que si je me suis échiné à écrire ce livre c'est pour ne pas répondre à cette question. Pour la laisser ouverte, y renvoyer chacun. Ce serait bien mon genre. Mais je préfère répondre.

Non.

Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu'un homme soit revenu d'entre les morts. Seulement, qu'on puisse le croire, et de l'avoir cru moi-même, cela m'intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse - je ne sais pas quel verbe convient le mieux. J'écris ce livre pour ne pas me figurer que j'en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J'écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens.




Le Royaume, Emmanuel Carrère aux éditions P.O.L et en format Poche - Enquête fouillée sur les débuts du christianisme. Une montagne d'érudition cet écrivain-là, des interrogations, on réfléchit et on s'instruit tout du long des +600 pages. Un bel évangile selon Emmanuel !


Les idoles ne sont que des idoles, ce qui compte n'est pas ce qui entre dans la bouche, kasher ou pas kasher, mais seulement ce qui en sort, parole bonne ou mauvaise. La vérité, disait Paul aux Juifs comme aux Grecs, c'est que tout est permis. Tout est permis, mais ajoutait-il, tout n'est pas opportun. Mangez ce que vous voulez, mais si vous vous trouvez à table avec quelqu'un à qui ces choses importent, prenez garde à ne pas le choquer. Même si les interdits qu'il observe vous paraissent des enfantillages, observez-les aussi, par respect pour lui. La liberté ne dispense pas du tact. (Ce n'est pas le cas de toutes les positions de Paul, mais celle-ci me paraît remarquablement sensée.


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et quelque chose en eux
se met à vivre
[Epilogue] Près du village de l'Oise où habitait Jean Vanier, il y avait un hôpital psychiatrique - ce qu'on appelait encore un asile de fous. Un vrai asile de fous, pas fait pour accueillir les gens qui passagèrement pètent les plombs mais pour parquer les malades incurables. Ceux que les nazis, lecteurs de Nietzsche, trouvaient miséricordieux de mettre à mort et que nos sociétés plus douces se contentent de mettre à l'écart, dans des institutions fermées où on s'occupe d'eux a minima. Ceux qui bavent, ceux qui hurlent à la mort, ceux qui sont à jamais emmurés en eux-mêmes. Ceux-là, c'est sûr, on ne les invite nulle part, mais Jean Vanier les a invités. Il a obtenu qu'on lui confie deux de ces malades, pour qu'ils vivent avec lui comme on vit non dans une institution mais dans une famille. Avec Philippe et Raphaël, c'étaient leurs noms, dans sa petite maison de Trosly, en lisière de la forêt de Compiègne, il a fondé une famille : la première communauté de l'Arche. Cinquante ans plus tard, il y a de par le monde cent cinquante communauté de l'Arche, chacune regroupant cinq ou six personnes handicapées mentales et autant d'assistants qui prennent soin d'elles. Une personne par personne. On prépare les repas, on travaille de ses mains, c'est une vie très simple et c'est une vie ensemble. Ceux qui ne pourront jamais guérir ne guérissent pas mais on leur parle, on touche leur corps, on leur dit qu'ils comptent et cela même les plus blessés l'entendent, et quelque chose en eux se met à vivre. Ce quelque chose, Jean Vanier l'appelle Jésus, mais il n'oblige personne à faire comme lui. Quand il ne voyage pas de l'une à l'autre, lui-même vit toujours à Trosly, au sein de la communauté d'origine. Quelque fois, il y anime des retraites, comme celle à laquelle Bérengère m'a conseillé de m'inscrire. Cela consiste en messes quotidiennes, qui m'ennuient, en chants religieux, qui m'agacent, en silence qui me convient, et à l'écouter, lui, Jean Vanier. C'est un très vieil homme à présent, très grand, très attentif, très doux, visiblement très bon. Il n'est pas difficile de se figurer sous ses traits son saint patron, l'évangéliste Jean, était-ce Jean l'apôtre ou Jean l'ancien, était-il juif ou grec, je m'en suis beaucoup soucié en écrivant mon livre, maintenant que j'ai fini mon livre je m'en fous, quelle importance ? Je me rappelle seulement la phrase que dans son grand âge, à Éphèse, il répétait du matin au soir, comme le petit Patrick : "Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres."

from back to front, i love you (miniaturiste / the miniaturist) +1

C'est comme ça, Les Rita Mitsouko

Anna Valenn aime les +1ers romans / VO
The spine is flexible, the book has been used often. As Nella moves to put it back on the pile, a piece of paper covered in writing falls from its middle pages. She scoops it from the floor and the words charge her blood.

I love you. I love you. From back to front, I love you.




The Miniaturist by Jessie Burton / Miniaturiste, premier roman d'une 
comédienne pour le théâtre et la télévision, traduit par Dominique Letellier pour la Collection du Monde Entier, Gallimard ; aussi en format poche Folio 
Amsterdam au 17ème siècle. Nelly, 18 ans, débarque de sa campagne, pour vivre sa vie de femme mariée à Johannes, prospère marchand, 39 ans et un secretEt le lecteur se trouve embarqué dans une histoire invraisemblable, séduit par des personnages moyennement crédibles. Voilà. Un roman avec des défauts mais qui emporte, c'est comme ça.



- Ce n'est pas ... qui m'a trahi, Nella, dit Johannes d'une voix plus dure que jamais. C'est cette ville. Ce sont les années que nous avons tous passées dans une cage invisible, dont les barreaux sont faits d'une hypocrisie meurtrière.

- Mais il...

- Le comportement de chacun est observé en permanence. Et toute cette bigoterie - les voisins surveillent leurs voisins, tressant des cordes pour tous nous ligoter !

parce qu'il ment (l'adversaire)

Far from Any Road, The Handsome Family
Anna Valenn, Le Blog
"Oh, oui ! Abad n'a pas voulu qu'il le dise parce que ce n'était pas au dossier et que d'après lui ça aurait perturbé les jurés. Je pense qu'il a eu tort, c'était important qu'ils le sachent. Le matin de l'examen, alors qu'il sortait pour y aller, Jean-Claude a trouvé une lettre dans sa boîte. Elle venait d'une jeune femme qui était amoureuse de lui et qu'il avait repoussée parce qu'il aimait Florence. Elle lui disait que quand il ouvrirait cette lettre elle serait morte. Elle s'était suicidée. C'est pour cela, parce qu'il s'est senti tellement coupable de cette mort qu'il n'est pas allé passer l'examen. C'est comme cela que tout a commencé."

J'étais abasourdi.

"Attendez. Vous y croyez à cette histoire ?"

Marie-France m'a regardé avec étonnement.

"Pourquoi mentirait-il ?"

- Je ne sais pas. Enfin, si, je le sais. Parce qu'il ment. C'est sa manière d'être, il ne peut pas faire autrement et je pense qu'il le fait plus pour se tromper lui-même que pour tromper les autres. Si cette histoire est vraie, on doit pouvoir la vérifier. Peut-être pas vérifier qu'une fille qu'il connaissait s'est suicidée pour lui, mais au moins qu'un fille qu'il connaissait s'est suicidée à cette époque-là. Il suffirait qu'il donne son nom.

- Il ne veut pas. Par égard pour sa famille.

- Bien sûr. Il ne veut pas non plus dire qui était le chercheur à qui il achetait des gélules contre le cancer. Eh bien, contrairement à vous, je pense qu'Abad a eu mille fois raison de lui garder cette histoire pour lui."

Mon incrédulité troublait Marie-France. Elle était si incapable de mensonge que l'idée que cette histoire à dormir debout puisse en être un ne l'avait tout simplement pas effleurée.



L'Adversaire, Emmanuel Carrère chez P.O.L, et en Folio - C'est l'histoire de Jean-Claude Romand, l'imposteur, meurtrier de toute sa famille. Ce roman est le fruit des échanges entre l'auteur et le menteur. Passionnant pour qui s'intéresse à la criminologie. 



Bourg-en-Bresse, le 10/9/95

Monsieur,

Ce n'est ni l'hostilité ni l'indifférence à vos propositions qui expliquent un si long retard dans ma réponse à votre lettre du 30/3/93. Mon avocat m'avait dissuadé de vous écrire tant que l'instruction était en cours. Comme celle-ci vient de s'achever, j'ai l'esprit plus disponible et les idées plus claires (après trois expertises psychiatriques et 250 heures d'interrogatoire) pour donner une éventuelle suite à vos projets. Une autre circonstance fortuite m'a vivement influencé : je viens de lire votre dernier livre, La Classe de neige, et je l'ai beaucoup apprécié.

Si vous souhaitez toujours me rencontrer dans une volonté commune de compréhension de cette tragédie qui reste pour moi d'une actualité quotidienne, il faudrait que vous fassiez une demande de permis de visite adressée à M. le procureur de la République et accompagnée de deux photos et d'une photocopie de la carte d'identité.

Dans l'attente de vous lire ou vous rencontrer, je vous adresse tous mes voeux de succès pour votre livre et vous prise de croire, Monsieur, à toute ma reconnaissance pour votre compassion et mon admiration pour votre talent d'écrivant.

A bientôt, peut-être.

Jean-Claude Romand

j'avais tenté un pari (en attendant bojangles) +1

Mr. Bojangles, Nina Simone 

Anna Valenn aime les +1ers romans
En rentrant le soir, seul avec lui, sur le chemin de notre maison, je m'étais dit qu'il avait raison, au point où nous en étions, nous n'avions pas d'autres solutions que de botter le cul de la raison. Je le lui avais dit, pour ne pas l'accabler, lui épargner l'horrible vérité, que sa mère un jour pourrait rentrer, mais les médecins m'avaient annoncé tout le contraire, pour eux, elle ne pourrait jamais sortir, son état allait devenir de pire en pire, ce bâtiment déprimant - comme elle l'avait désigné - était son seul avenir. Je ne lui avais pas dit que pour épargner la vie des autres elle devait y mourir. En marchant dans la rue, en cette belle soirée de printemps, la main de mon fils dans la mienne, je n'étais plus l'imbécile heureux que je m'étais toujours flatté d'être, j'avais laissé la deuxième partie de mon titre s'envoler loin et disparaître. Lorsque j'avais rencontré sa mère, j'avais tenté un pari, j'avais lu toutes les règles, j'avais signé le contrat, accepté les conditions générales et pris connaissance des contreparties. Je ne regrettais rien, je ne pouvais pas regretter cette douce marginalité, ces pieds de nez perpétuels à la réalité, ces bras d'honneur aux conventions, aux horloges, aux saisons, ces langues tirées aux qu'en-dira-t-on. Désormais, nous n'avions pas d'autre choix que de foutre un coup de pied au cul de la raison, et pour cela nous allions rajouter un avenant au contrat. Après des années de fêtes, de voyages, d'excentricités et d'extravagante gaîté, je me voyais mal expliquer à mon fils que tout était terminé, que désormais, nous irions tous les jours contempler sa mère délirer dans une chambre d'hôpital, que sa Maman était une malade mentale et qu'il fallait attendre sagement de la voir sombrer. Je lui avais menti pour pouvoir continuer la partie.





En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut publié aux éditions FINITUDE. Illustration de la couverture d'origine : Valeriy Kachaev. - Elle est folle, il est fou d'elle, et de leur union naît un petit garçon. Olivier Bourdeaut nous raconte la fantaisie de leur vie, intercale des bouts d'écrits du papa, extraits de carnets. Un roman au goût de fête et de ses lendemains. Préparez vos mouchoirs, effet conjugué du texte et de la chanson.

les mains du miracle

Every Teardrop Is a Waterfall, Coldplay


Anna Valenn, Le Blog
Mais, prudent et débonnaire, il s'efforçait de ne point songer à une barbarie contre laquelle il ne pouvait rien et à tirer de l'existence tout l'agrément qu'elle était en mesure de lui donner.

Il y réussit à merveille.

De chair copieuse, le teint fleuri, gourmand, sensuel, discret, disert, il menait méthodiquement sa ronde - La Haye, Berlin, Rome - , avait ses rendez-vous professionnels fixés des mois à l'avance, ne voyait en dehors de ses malades que les gens qui lui plaisaient, s'occupait de femmes charmantes, faisait le bien en cachette et, aidé par sa fidèle amie, Elisabeth Lube, gouvernait sa fortune sans ostentation.

L'état de célibat convenait à ce genre de vie. Kersten entendait bien s'y tenir. Quand on lui faisait observer qu'il approchait de la quarantaine et devait penser à prendre femme, il répondait qu'à cet égard il avait fait un voeu. Ses lèvres et ses yeux formaient alors le sourire inspiré qui, aujourd'hui encore, décèle chez lui un rêve de gourmandise.


Les mains du miracle, Joseph Kessel éd. Gallimard, en Folio aussi - Le Dr Kersten est un médecin kiné aux mains puissantes, doté d'un sacré sang froid et d'une intuition imbattable. Il manipule, au sens propre comme au figuré, son sinistre patient Heinrich Himmler, pour la bonne cause : sauver des vies. Une histoire vraie, riche d'enseignements, et qui se lit comme un thriller.


[Prologue] Or, il s'est trouvé un homme qui, durant les années maudites de 1940 à 1945, semaine après semaine, mois par mois, a su arracher des victimes au bourreau insensible et fanatique. Cet homme a obtenu de Himmler l'impitoyable, que des populations entières échappent à l'épouvante de la déportation. Il a empêché que les fours crématoires reçoivent toute la ration de cadavres qui leur était promise. Et seul, désarmé, à demi-captif, cet homme a forcé Himmler à ruser, à tricher avec Adolf Hitler, à duper son maître, à trahir son dieu.

troublé il considéra le fin poignet et les muscles tendus de l'avant-bras (palestine)

Walk On The Wild Side, Lou Reed & The Velvet Underground


- Le réseau est démantelé, dit Falastìn. Les services spéciaux connaissent toutes nos caches...

- Ils ont perquisitionné chez Manastir.


- Je sais, le docteur Charbi a été arrêté. J'ai si peur pour mamma...


Elle se tut, l'oreille tendue vers les bruits de la rue. Des cris d'oiseaux se perdirent au plus haut du ciel. Des groupes d'hommes vêtus à l'occidentale traversèrent la chaussée en s'apostrophant, rieurs. Une mule brayait désespérément quelque part.


- Son maître doit la battre à coups de trique, conjectura Falastìn. Sans doute parce que sa mule d'épouse restée cloîtrée au village lui manque ! Des fois, on se demande ce qui est le pire pour une femme...


- Et pour une mule ! osa Nessim.


Elle rit doucement, une main sur le garde-fou. Troublé il considéra le fin poignet et les muscles tendus de l'avant-bras. Il posa ses lèvres au-dessus du coude, sans réfléchir. Elle ne bougea pas mais eu un long frisson. Son autre main pénétra dans l'épaisse chevelure. Elle s'inclina sur lui jusqu'à frôler sa nuque. Longtemps elle respira son odeur en songeant aux jours et aux nuits passés à le soigner dans le grenier de sa mère. Elle connaissait tout de lui, sa chaleur, le moindre pli de sa peau, le goût de sa sueur et même ses rêves de fièvre quand le délire rameute les chiens errants de la mémoire.


- Que devenir maintenant ? dit-il sans se redresser. Je ne veux pas être une charge pour personne, surtout pas pour toi, Falastìn...


- Nous verrons bien demain. Asmahane te réclame, elle demande son Nessim...


- J'ignore qui je suis.


-
Crois-tu que j'en sache plus moi-même ?




Palestine, Hubert Haddad (éd. Zulma 2007, et folio.) - Le jeune soldat israélien Cham, blessé, est recueilli, caché et soigné par Asmahane et Falastìn, mère et fille, qui le font passer pour leur fils et frère Nessim, disparu, et auquel il ressemble terriblement.

Un roman beau, et juste.


Photo d'après la série Les Gens qui lisent, Eloïse Lièvre

j'ai quelque chose à te dire

- Qu'est-ce qu'il y a Jacques ? Tu... ne vas pas me quitter ? 
Matador, Mickey 3d

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Un rendez-vous dans un bistrot et "j'ai quelque chose à te dire", c'est pour éviter que ça se passe en tête à tête ?

- J'ai eu beaucoup de mal à me débarrasser d'un triste individu et j'avais hâte de te revoir, c'est tout. J'étais souvent malheureux dans ce café quand j'avais vingt ans, et il était grand temps que ça change.

Nos coudes étaient sur la table et nos mains se tenaient. Ses yeux se remplirent de larmes.

- Jacques, qu'est-ce qu'on fait quand on est complètement heureux ? On se fait sauter la cervelle ou quoi ? J'ai l'impression d'être une voleuse. Le monde n'est pas fait pour ça.

- En général, ça se tasse. Il paraît qu'il ne faut pas avoir peur du bonheur. C'est seulement un bon moment à passer.




Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable, Romain Gary - s'attaque à un sujet tabou.