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être ici et maintenant (d'autres vies que la mienne)

Plan B, Grands Corps Malade ce que les sages de tous les temps désignent comme le secret du bonheur, être ici et maintenant
Le lendemain, au petit déjeuner, elle a ri, vraiment ri, et m'a dit : je te trouve drôle. Tu es le seul type que je connaisse capable de penser que l'amitié de deux juges boiteux et cancéreux qui épluchent des dossiers de surendettement au tribunal d'instance de Vienne, c'est un sujet en or. En plus, ils ne couchent pas ensemble et, à la fin, elle meurt. J'ai bien

Anna Valenn, Le Blog
 résumé ? C'est ça, l'histoire ? 

J'ai confirmé : c'est ça.


D'autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère chez P.O.L, et en Folio. - Emmanuel Carrère  et sa compagne sont au Sri Lanka quand un tsunami ravage la côte, emportant une gamine de cinq ans,  la fille d'une famille amie, en vacances comme eux.

La belle-soeur d'Emmanuel Carrère chope toute jeune un cancer. Une erreur dans son traitement la prive de l'usage de ses jambes. Elle devient juge, elle se marie avec un garçon qui aime la porter dans ses bras, elle a trois petites filles. Et cette saleté de cancer se réveille et la terrasse.

Rien de bien gai ici, et même carrément plombant. En fait non, D'autres vies que la mienne est un roman dans lequel puiser de la force, et des idées de plan B.


ce que les sages de tous les temps désignent 
comme le secret du bonheur, être ici et maintenant
sans regretter le passé ni s'inquiéter de l'avenir
Florès, lui, regardait à peine ce que devait Mme Machin, il allait tout droit au contrat. Il y relevait souvent des clauses abusives et presque toujours des irrégularités formelles. La loi exige par exemple qu'il soit composé en corps huit, et il ne l'était pas. Elle exige que sa reconduction soit proposée par lettre, et il n'en était pas question. Florès s'était fait un petit tableau des irrégularités les plus fréquentes, il cochait les cases et, à l'audience, concluait : le contrat ne vaut rien. L'avocat de Cofinoga ouvrait de grands yeux. S'il avait de la ressource, il disait : Monsieur le Président, ce n'est pas votre affaire. C'est à la partie défaillante de soulever ces objections, ou à son avocat, mais vous ne pouvez pas vous substituer à elle. Faites appel, se contentait de répondre Florès.

En attendant, il déclarait Cofinoga fondé à réclamer son capital, mais pas les intérêts ni les pénalités. Or ce que l'emprunteur rembourse d'abord, ce n'est pas le capital, mais les intérêts et le montant de l'assurance. Si le juge décide qu'il ne doit rembourser que le capital, il se retrouve à lui dire : vous ne devez plus, mettons 1500 euros, mais 600, et quelquefois plus rien du tout, et quelquefois même c'est Cofinoga qui vous doit de l'argent. Mme Machin s'évanouissait de joie.

"alors, tu trouves pas qu'on est les rois du pétrole ?" (la classe de neige)

Far From Any Road, The Handsome Family

Anna Valenn, Le Blog
- Ben, Schumann..., dit-il au hasard.


Patrick fit avec sa bouche une moue exprimant à la fois respect et ironie, et dit qu'il n'avait pas ce genre de musique-là, mais plutôt des chansons. Il demanda à Nicolas de choisir une cassette : il n'avait qu'à prendre la petite mallette, sur la banquette arrière, et lui lire les titres. Nicolas obéit. Il peinait à déchiffre les mots anglais, mais Patrick complétait les premières syllabes qu'il ânonnait et, à la troisième cassette, dit que ça irait. Il la glissa dans le lecteur et la musique éclata, au beau milieu d'une chanson. La voix était rauque, railleuse, les guitares cinglaient comme des coups de fouet. Cela donnait une impression de brutalité, mais aussi de souplesse, comme les détentes d'un fauve. A la télévision, ce genre de musique incitait ses parents à baisser le son, mécontents. Si on lui avait demandé son avis, Nicolas en temps normal aurait dit que cela ne lui plaisait pas, mais ce jour-là il fut transporté. Patrick, à côté de lui, tapotait le volant pour marquer le rythme, bougeait en cadence, de temps en temps fredonnait une phrase avec le chanteur. Il poussa en même temps que lui un petit gémissement aigu. La voiture roulait en parfaite harmonie avec la musique, accélérait quant elle accélérait, quand elle ralentissait prenait de larges virages, tout vibrait à l'unisson, les pneus mordant sur la chaussée, les courbes de la route, les changements de vitesse et surtout le corps de Patrick qui, tout en conduisant, ondulait souplement, le sourire aux lèvres, les yeux plissés par les rayons du soleil illuminant le pare-brise. Jamais Nicolas n'avait rien entendu d'aussi beau que cette chanson, tout son corps y participait, il aurait voulu que sa vie entière soit ainsi, voyager toujours à l'avant des voitures en écoutant ce genre de musique, et plus tard ressembler à Patrick : aussi bon conducteur, aussi à l'aise, aussi souverainement libre de ses mouvements.


Emmanuel Carrère, publié chez P.O.L en 1995, aussi en format Folio ; Prix Femina - Nicolas, mère effacée au foyer, père représentant en prothèses chirurgicales, est privé de cantine et de batailles de mie de pain, fait pipi au lit et n'a pas d'amis. Voilà que la maîtresse organise une classe de neige à 400 kms de l'école. Le père de Nicolas refuse qu'il prenne le car avec sa classe, l'accompagne au chalet en auto, la valise de Nicolas est oubliée dans le coffre de la R25 grise, et Nicolas, se trouve sans effets personnels et sans alèse, obligé d'emprunter un pyjama au caïd de la classe, très grand, Nicolas est tout petit. Dès les premières pages, avec Nicolas, on pressent que quelque chose de terrible va arriver, la question est quoi ? 

Jean-Claude Romand, l'imposteur, meurtrier de toute sa famille, et dont l'affaire, sujet du roman l'Adversaire, habitait Emmanuel Carrère au moment où il écrivait La Classe de neige, lui aurait confié avoir retrouvé "l'exact récit de son enfance." 

La Classe de neige a été adapté au grand écran par Claude Miller, et prix du Jury du Festival de Cannes 1998.

À présent c'était fini, il avait par la faute de son père attiré l'attention de tout le monde et devinait que son pressentiment était juste : la classe de neige allait être une épreuve terrible.

la liberté ne dispense pas du tact (le royaume)

Et si en plus y'a personne, Alain Souchon

Anna Valenn, Le Blog
Je me doute que quand paraîtra ce livre on me demandera : "Mais alors, finalement, vous êtes chrétien ou non ?" Comme, il y a bientôt trente ans : "Mais alors, finalement, la moustache, il l'avait ou non ?" Je pourrais finasser, dire que si je me suis échiné à écrire ce livre c'est pour ne pas répondre à cette question. Pour la laisser ouverte, y renvoyer chacun. Ce serait bien mon genre. Mais je préfère répondre.

Non.

Non, je ne crois pas que Jésus soit ressuscité. Je ne crois pas qu'un homme soit revenu d'entre les morts. Seulement, qu'on puisse le croire, et de l'avoir cru moi-même, cela m'intrigue, cela me fascine, cela me trouble, cela me bouleverse - je ne sais pas quel verbe convient le mieux. J'écris ce livre pour ne pas me figurer que j'en sais plus long, ne le croyant plus, que ceux qui le croient et que moi-même quand je le croyais. J'écris ce livre pour ne pas abonder dans mon sens.




Le Royaume, Emmanuel Carrère aux éditions P.O.L et en format Poche - Enquête fouillée sur les débuts du christianisme. Une montagne d'érudition cet écrivain-là, des interrogations, on réfléchit et on s'instruit tout du long des +600 pages. Un bel évangile selon Emmanuel !


Les idoles ne sont que des idoles, ce qui compte n'est pas ce qui entre dans la bouche, kasher ou pas kasher, mais seulement ce qui en sort, parole bonne ou mauvaise. La vérité, disait Paul aux Juifs comme aux Grecs, c'est que tout est permis. Tout est permis, mais ajoutait-il, tout n'est pas opportun. Mangez ce que vous voulez, mais si vous vous trouvez à table avec quelqu'un à qui ces choses importent, prenez garde à ne pas le choquer. Même si les interdits qu'il observe vous paraissent des enfantillages, observez-les aussi, par respect pour lui. La liberté ne dispense pas du tact. (Ce n'est pas le cas de toutes les positions de Paul, mais celle-ci me paraît remarquablement sensée.


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et quelque chose en eux
se met à vivre
[Epilogue] Près du village de l'Oise où habitait Jean Vanier, il y avait un hôpital psychiatrique - ce qu'on appelait encore un asile de fous. Un vrai asile de fous, pas fait pour accueillir les gens qui passagèrement pètent les plombs mais pour parquer les malades incurables. Ceux que les nazis, lecteurs de Nietzsche, trouvaient miséricordieux de mettre à mort et que nos sociétés plus douces se contentent de mettre à l'écart, dans des institutions fermées où on s'occupe d'eux a minima. Ceux qui bavent, ceux qui hurlent à la mort, ceux qui sont à jamais emmurés en eux-mêmes. Ceux-là, c'est sûr, on ne les invite nulle part, mais Jean Vanier les a invités. Il a obtenu qu'on lui confie deux de ces malades, pour qu'ils vivent avec lui comme on vit non dans une institution mais dans une famille. Avec Philippe et Raphaël, c'étaient leurs noms, dans sa petite maison de Trosly, en lisière de la forêt de Compiègne, il a fondé une famille : la première communauté de l'Arche. Cinquante ans plus tard, il y a de par le monde cent cinquante communauté de l'Arche, chacune regroupant cinq ou six personnes handicapées mentales et autant d'assistants qui prennent soin d'elles. Une personne par personne. On prépare les repas, on travaille de ses mains, c'est une vie très simple et c'est une vie ensemble. Ceux qui ne pourront jamais guérir ne guérissent pas mais on leur parle, on touche leur corps, on leur dit qu'ils comptent et cela même les plus blessés l'entendent, et quelque chose en eux se met à vivre. Ce quelque chose, Jean Vanier l'appelle Jésus, mais il n'oblige personne à faire comme lui. Quand il ne voyage pas de l'une à l'autre, lui-même vit toujours à Trosly, au sein de la communauté d'origine. Quelque fois, il y anime des retraites, comme celle à laquelle Bérengère m'a conseillé de m'inscrire. Cela consiste en messes quotidiennes, qui m'ennuient, en chants religieux, qui m'agacent, en silence qui me convient, et à l'écouter, lui, Jean Vanier. C'est un très vieil homme à présent, très grand, très attentif, très doux, visiblement très bon. Il n'est pas difficile de se figurer sous ses traits son saint patron, l'évangéliste Jean, était-ce Jean l'apôtre ou Jean l'ancien, était-il juif ou grec, je m'en suis beaucoup soucié en écrivant mon livre, maintenant que j'ai fini mon livre je m'en fous, quelle importance ? Je me rappelle seulement la phrase que dans son grand âge, à Éphèse, il répétait du matin au soir, comme le petit Patrick : "Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres."

parce qu'il ment (l'adversaire)

Far from Any Road, The Handsome Family
Anna Valenn, Le Blog
"Oh, oui ! Abad n'a pas voulu qu'il le dise parce que ce n'était pas au dossier et que d'après lui ça aurait perturbé les jurés. Je pense qu'il a eu tort, c'était important qu'ils le sachent. Le matin de l'examen, alors qu'il sortait pour y aller, Jean-Claude a trouvé une lettre dans sa boîte. Elle venait d'une jeune femme qui était amoureuse de lui et qu'il avait repoussée parce qu'il aimait Florence. Elle lui disait que quand il ouvrirait cette lettre elle serait morte. Elle s'était suicidée. C'est pour cela, parce qu'il s'est senti tellement coupable de cette mort qu'il n'est pas allé passer l'examen. C'est comme cela que tout a commencé."

J'étais abasourdi.

"Attendez. Vous y croyez à cette histoire ?"

Marie-France m'a regardé avec étonnement.

"Pourquoi mentirait-il ?"

- Je ne sais pas. Enfin, si, je le sais. Parce qu'il ment. C'est sa manière d'être, il ne peut pas faire autrement et je pense qu'il le fait plus pour se tromper lui-même que pour tromper les autres. Si cette histoire est vraie, on doit pouvoir la vérifier. Peut-être pas vérifier qu'une fille qu'il connaissait s'est suicidée pour lui, mais au moins qu'un fille qu'il connaissait s'est suicidée à cette époque-là. Il suffirait qu'il donne son nom.

- Il ne veut pas. Par égard pour sa famille.

- Bien sûr. Il ne veut pas non plus dire qui était le chercheur à qui il achetait des gélules contre le cancer. Eh bien, contrairement à vous, je pense qu'Abad a eu mille fois raison de lui garder cette histoire pour lui."

Mon incrédulité troublait Marie-France. Elle était si incapable de mensonge que l'idée que cette histoire à dormir debout puisse en être un ne l'avait tout simplement pas effleurée.



L'Adversaire, Emmanuel Carrère chez P.O.L, et en Folio - C'est l'histoire de Jean-Claude Romand, l'imposteur, meurtrier de toute sa famille. Ce roman est le fruit des échanges entre l'auteur et le menteur. Passionnant pour qui s'intéresse à la criminologie. 



Bourg-en-Bresse, le 10/9/95

Monsieur,

Ce n'est ni l'hostilité ni l'indifférence à vos propositions qui expliquent un si long retard dans ma réponse à votre lettre du 30/3/93. Mon avocat m'avait dissuadé de vous écrire tant que l'instruction était en cours. Comme celle-ci vient de s'achever, j'ai l'esprit plus disponible et les idées plus claires (après trois expertises psychiatriques et 250 heures d'interrogatoire) pour donner une éventuelle suite à vos projets. Une autre circonstance fortuite m'a vivement influencé : je viens de lire votre dernier livre, La Classe de neige, et je l'ai beaucoup apprécié.

Si vous souhaitez toujours me rencontrer dans une volonté commune de compréhension de cette tragédie qui reste pour moi d'une actualité quotidienne, il faudrait que vous fassiez une demande de permis de visite adressée à M. le procureur de la République et accompagnée de deux photos et d'une photocopie de la carte d'identité.

Dans l'attente de vous lire ou vous rencontrer, je vous adresse tous mes voeux de succès pour votre livre et vous prise de croire, Monsieur, à toute ma reconnaissance pour votre compassion et mon admiration pour votre talent d'écrivant.

A bientôt, peut-être.

Jean-Claude Romand