Affichage des articles dont le libellé est Albin Michel. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Albin Michel. Afficher tous les articles

trois voeux / three wishes +1

Non piangere, Marino Marini


Anna Valenn aime les +1ers romans


"Bonjour ! dit-elle. Vous êtes Lyn Kettle, c'est ça ? Du Brunch Bus ! Quelle coïncidence, justement ce matin, j'ai lu un article sur vous dans She."

Cat fit passer Maddie sur l'autre hanche. "Je suis sa soeur. La version ratée. Mais Lyn est juste là." Elle lui montra Lyn et la femme marqua un temps d'arrêt en voyant celle-ci lui faire un petit signe embarrassé.

"Mais oui ! Vous êtes des triplées ! Ca crève les yeux !"

Elle balançait la tête de l'une à l'autre avec satisfaction. 

"Et vous êtes exactement pareille que les deux autres, si ce n'est que vous avez les cheveux roux ! dit-elle à Gemma.

- Absolument ! répondit Gemma.

- Pas possible, on ne s'en était jamais aperçues !" lança Cat. 



Three Wishes by Liane Moriarty
 Troix voeux, traduction Sabine Porte pour les éditions Albin Michel - Ecouté en anglais. Premier roman de l'auteur de Big Little Lies, et de What Alice Forgot/A la recherche d'Alice Love, pour citer mes préférés. Les thèmes des relations entre soeurs, du divorce des parents, des violences conjugales, de l'infertilité, l'infidélité, des familles recomposées, de la wonderwoman, etc etc sont tous présents. Et ça fait l'effet d'une grosse coupe de glace avec chantilly, et confettis, et coulis de ci et de chocolat. Je suis curieuse des premiers romans, imparfaits mais attachants. Celui-ci ne m’a aucunement touchée, je me suis ennuyée à l'écouter.

changer l'eau des fleurs

Du hast den Farbfilm vergessen, Nina Hagen

Anna Valenn, Le Blog
Je me lève et j'éteins la radio.
- Qui est là ?
Une voix masculine hésite et me répond :
- Excusez-moi madame, j'ai vu de la lumière.
Je l'entends frotter ses pieds sous le paillasson.
-J'ai des questions à propos de quelqu'un qui repose dans le cimetière.
Je pourras lui dire de revenir à 8 heures, à l'ouverture.
- Deux minutes, j'arrive !
Je monte dans ma chambre et ouvre la penderie hiver pour enfiler une robe de chambre. J'ai deux penderies. Une que j'appelle "hiver", l'autres "été". Cela n'a rien à voir avec les saisons mais avec les circonstances. La penderie hiver ne contient que des vêtement classiques et sombres, elle est destinée aux autres. La penderie été ne contient que des vêtements clairs et colorés, elle m'est destinée. Je porte l'été sous l'hiver, et j'ôte l'hiver quand je suis toute seule.
J'enfile donc une robe de chambre grise matelassée par-dessus mon déshabillé en soie rose. Je redescends ouvrir la porte et découvre un homme d'environ quarante ans. Je ne vois d'abord que ses yeux noirs qui me fixent.
- Bonjour, excusez-moi de vous déranger si tôt.
Il fait encore sombre et froid. Derrière lui, je vois que la nuit a déposé une couche de givre. De la vapeur sort de sa bouche comme s'il tirait des taffes dans le jour qui se lève. Il sent le tabac, la cannelle et la vanille.
Je suis incapable de prononcer un mot. Comme si je retrouvais quelqu'un perdu de vue. Je pense qu'il fait irruption chez moi trop tard. Que s'il avait pu arriver sur le pas de ma porte il y a vingt ans, tout aurait été différent. Pourquoi je me dis ça ? Parce que cela fait des années que personne n'a frappé à ma porte côté rue à part des gosses bourrés ? Que tous mes visiteurs arrivent par le cimetière ?


Changer l'eau des fleurs, Valérie Perrin chez Albin Michel  - Violette tire son prénom de sa couleur à la naissance, sous X. Sa vie est une suite de tragédies jusqu'à ce qu'elle devienne gardienne de cimetière, et offre du réconfort à ceux qui enterrent leurs morts. 
Un roman divertissant, mais sans plus, sur la résilience.  

premier sang

Bicycle Race, Queen

Anna Valenn, Le Blog


Je comprends qu'il s'agit de moi. Je traverse un instant de regret : j'étais prêt, je ne sais si, un jour, je serai aussi prêt.

La seconde d'après, une joie sans égale s'empare de moi. Elle est si violente que j'en oublie d'avoir honte. Je suis vivant et je vais le rester. Combien de temps ? Deux minutes, deux heures, cinquante ans ? Je jure que la réponse n'importe pas. C'est ainsi qu'il faut vivre. J'espère garder cette conscience éternellement.


Premier Sang, Amélie Nothomb chez Albin Michel - Une écriture personnelle, vivante, pour rendre hommage à son père. Moments de son enfance, histoires de son adolescence, et épisode à haute tension de sa carrière de diplomate. Un brin too much pour être vrai ce qu'elle raconte, qu'importe. Un peu de joyeuse excentricité dans un monde terne, ça se dévore.

les délices de tokyo / an +1

Spring, Vivaldi recomposed by Max Richter

Ces dorayaki spéciaux n'étaient pas réservés à Wakana, Tokue en confectionnait de temps à autre. Elle fourrrait de an ou de crème fraîche les ronds de pâte ratés de Sentarô. Lorsque les jeunes filles avec lesquelles elle parlait à coeur ouvert venaient, Tokue leur en offrait en disant : "C'est gratis."
Cela déplaisait à Sentarô. Il avait beau le lui faire comprendre, Tokue ne cédait pas. 
"Qu'est-ce que ça peut bien faire ? C'est mieux que de les jeter."


Anna Valenn, Le Blog

"Ceux-ci sont meilleurs", disait Wakana, qui ne tarissait pas d'éloges sur les dorayaki spéciaux. Tokue, aux anges, y rajoutait une cuillérée de miel.
C'est après avoir englouti un de ces dorayaki originaux qu'un jour Wakana finit par demander à Tokue : "Euh... Qu'est-il arrivé à vos doigts, madame Yoshii ?"
Sentarô se retourna ; Tokue venait juste de croiser les mains, comme pour cacher ses doigts.
"Eh bien, tu vois, ils sont restés pliés. Une maladie quand j'étais jeune.
- "Quelle maladie ?"
Il sembla à Sentarô que le visage de Tokue s'était figé.
"C'était une maladie terrible."
Tokue n'ajouta rien. Wakana hocha la tête, sans la questionner plus avant. Peut-être ne savait-elle plus quoi dire ; elle croqua dans son dorayaki et mastiqua en silence. Sentarô avait l'impression que seul ce bruit de mastication allait et venait entre Tokue et Wakana.
Depuis ce jour-là, Wakana n'était plus revenue.

Les Délices de Tokyo, Durian Sukegawa traduit par Myriam Dartois-Ako - Sentarô tient une échoppe de dorayaki, petites crêpes épaisses fourrées à la pâte d'haricots rouges sucrée. Madame Yoshii, vielle dame aux doigts tout handicapés propose de l'aider à les améliorer, c'est que des dorayaki, elle en a fabriqués pendant cinquante ans. Entre eux naît une touchante affection filiale.  

J'avais vu au cinéma Les Délices de Tokyo, une merveille de poésie et d'émotion délicate. Chose suffisamment rare pour être soulignée, le film me semble supérieur au roman. Le roman est bon, le film est excellent. Le roman est un brin longuet sur les aspects pâtissiers, mais complet et intéressant le topo sur la maladie de Hansen (la lèpre), le calvaire physique et psychique enduré, le confinement strict dans un quartier réservé, et l'exclusion de la société aussi après guérison. Dans le film, tout est suggéré.

Un roman qui met un point sur le i du mot confinement, et dans lequel puiser des forces toutes printanières.

mémoire de nos peines

La Marseillaise, Django Reinhard & Stéphane Grapelli
Anna Valenn, Le Blog


Non, s’il souriait aussi joliment à sœur Cécile, c’était uniquement pour gagner du temps. Non pas le temps bref qui sépare la question de la réponse, mais celui, bien plus conséquent, que, homme ou femme, on accorde toujours aux gens qui nous séduisent. Leur charme suspend pour un moment notre incrédulité, on rejette à plus tard l’examen des raisons que l’on aurait de douter au profit du plaisir de l’instant.



Mémoire de nos peines, Pierre Lemaitre publié aux éditions Albin Michel - Pierre Lemaître, toujours un brin anar comme on aime, se surpasse dans ce troisième volet de la trilogie Au Revoir là-haut - Couleurs de l'incendie - Mémoire de nos peines. 

Sur les routes de la débâcle de 1940,  on a Louise (la fille de la logeuse d'Édouard Péricourt vous vous souvenez, la gueule cassée aux masques fabuleux d'Au Revoir là-haut) et Monsieur Jules, on a Gabriel et Raoul, et ah là là, l'incroyable Désiré, et Alice et Fernand, autant de personnages attachants d'un roman requinquant. 


« Sur le fait ? hurlait Gabriel. Quel fait ! »
                  
À quoi Raoul répondait par un large sourire et une claque dans le dos :
                 
« Je plaisante, sergent-chef, je plaisante ! »

Raoul aimait bien Gabriel. Au pont sur la Tréguière, il s’était montré courageux. Lui était un colérique, faire exploser un pont était dans son tempérament, toute son enfance il avait dû lutter contre la violence, la bagarre lui était naturelle. Mais de la part de ce petit professeur de mathématiques, c’était plus surprenant, Raoul l'avait trouvé très bien.

this can happen to anyone (petits secrets, grands mensonges / big little lies)

J'me barre, Keny Arkana

Anna Valenn, Le Blog


‘He will hit you again,’ said Susi. That detached professionalism again. No pity. No judgment. It wasn’t aquestion. She was stating a fact to move the conversation forward. ‘Yes,’ said Celeste. ‘It will happen again. He’ll hit me. I’ll hit him.’ It will rain again. I will get sick again. I will have bad days. But can’t I enjoy the good times while they last? But then why am I here at all? ‘So what I’d like to talk about is coming up with a plan,’ said Susi. She flipped over a page on her clipboard. ‘A plan,’ said Celeste. ‘A plan,’ said Susi. ‘A plan for next time.’



Anna Valenn, Le Blog
Big Little Lies / Petits secrets, grands mensonges,  Liane Moriarty traduction Béatrice Taupeau pour les éditons Albin Michel ; en Livre de Poche   - Un parent d'élève est mort lors de la fête de l'école maternelle de Pirriwee, sur la côte huppée. Petits secrets et grands mensonge est un page-turner, bouquin qui se dévore, dont le sujet de fond est les violences faites aux femmes et leurs conséquences sur les enfants. Il donne quelques clés pour s'en sortir. Adapté en série par OCS, je suis bien curieuse, comment étire-t-on à deux saisons un bouquin de 454 pages ?


“Mrs Lipmann: Look, I’d rather not say anything further. We deserve to be left in peace. A parent is dead. The entire school community is grieving. 

Gabrielle: Hmmm, I wouldn’t say the entire school community is grieving. That might be a stretch.”

le secret du mari / the husband's secret

Entre Dos Aguas, Paco de Lucia


Anna Valenn, Le Blog

She always pretended to herself that she didn’t let Lauren help because she was trying to be the perfect mother-in-law, but really, when you didn’t let a woman help, it was a way of keeping her at a distance, of letting her know that she wasn’t family, of saying, ‘I don’t like you enough to let you into my kitchen.’





The Husband's Secret / Le Secret du mari, Liane Moriarty traduit par Béatrice Taupeau pour les éditons Albin Michel ; en Livre de Poche - On ne s'ennuie pas à lire Le Secret du mari de l'australienne Liane Moriarty. Ça se lit comme on regarde une (bonne) série américaine (efficace) sur le thème du couple et de la famille,  il se passe tout le temps quelque chose.

Maybe Mum was right, she thought hazily. It’s all about our egos. She felt she was on the edge of understanding something important. They could fall in love with fresh new people, or they could have the courage and humility to tear off some essential layer of themselves and reveal to each other a whole new level of ‘otherness’, a level far beyond what sort of music they liked. It seemed to her everyone had too much self-protective pride to truly strip off down to their souls in front of their long-term partners. It was easier to pretend there was nothing more to know, to fall into an easygoing companionship. It was almost embarrassing to be truly intimate with your spouse; because how could you watch someone floss one minute, and the next minute share your deepest passion or tritest of fears? It was almost easier to talk about that sort of thing before you’d shared a bathroom and a bank account and argued over the packing of the dishwasher. 

trois jours et une vie


Anna Valenn, Le Blog
Black Is Black, Los Bravos
Maintenant qu'il était adulte, la prison ne l'effrayait plus, sa terreur, c'était la tourmente : le procès, les journaux, les télévisions, la presse envahissant Beauval, traquant sa mère, les gros titres, les interviews des experts, les commentaires des chroniqueurs judiciaires, les photographies, les déclarations des voisins... Il imaginait Emilie bêtifiant face à un objectif de caméra, elle ne se vanterait pas de ce qu'ils avaient fait ensemble. Le maire tenterait de disculper la ville, mais en vain : Beauval avait abrité à la fois la victime et l'assassin à quelques dizaines de mètres de distance, on ferait pleurer Mme Desmedt pour la filmer, elle serait accompagnée de Valentine, trois mioches sur les bras, et on reposerait gravement la question, la sempiternelle question : comment peut-on devenir assassin à douze ans ? Tout le monde adorerait ce fait divers parce que, face à lui, chacun se sentirait merveilleusement normal. La télévision se livrerait à un historique des cas célèbres, remontant aussi loin que le permettraient les archives de la police. Le crime de Beauval exorciserait les velléités de violence de tout un peuple, on pourrait se délecter de placer la faute sous la responsabilité d'un seul, de la satisfaction de voir quelqu'un puni pour une action dont n'importe qui serait capable.

Il grimperait en quelques minutes au firmament des assassins d'anthologie. Il cesserait d'exister.

Il ne serait plus une personne, Anna Valenn, Le Blog  deviendrait une marque.



Trois jours et une vie, Pierre Lemaitre chez Albin Michel et en Livre de Poche - Écrit juste après Au revoir là-haut et l'obtention du Goncourt, un huis-clos noir noir noir en milieu rural. Bien oppressant, et tout à fait prenant. 

c'est pourquoi je vous écris (couleurs de l'incendie)

Immortels, Bashung

Anna Valenn : notre Histoire, le Feuilleton

Chère Solange, 

Votre décision d'aller chanter à Berlin me fait beaucoup de souci. Je lis dans les journaux qu'il y a là-bas plein de gens malheureux, beaucoup de musiciens ! Je ne m'y connais pas beaucoup, c'est vrai, mais on a brûlé des livres, on a saccagé des magasins juifs, j'ai vu des photos. Ce qui me fait de la peine, ce n'est pas que vous chantiez à Berlin, c'est de vous voir aussi enthousiaste pour les gens qui font ça. Je ne sais pas comment vous le dire. J'ai tourné les mots dans ma tête pendant longtemps avant de prendre la plume. Je vous dois beaucoup. Quand j'ai entendu votre voix pour la première fois, c'est comme si je renaissais. Si je suis encore vivant, c'est grâce à vous. Mais ce que vous faites là ne peut pas aller avec ma vie. C'est pourquoi je vous écris. Pour vous remercier du fond du coeur. Mais vous dire aussi que je ne répondrai plus à vos lettres parce que la personne qui aime ces gens-là, sans s'occuper du reste, n'est plus celle que j'ai tant aimée. 


Paul



Couleurs de l'incendie, Pierre Lemaitre  chez Albin Michel ; en Livre de Poche.  - Après Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013, Couleurs de l'incendie est le second volet d'un feuilleton consacré à l'entre-deux-guerres. 

Au revoir là-haut, c'était fin 1918 - 1920. Couleurs de l'incendie démarre 7 ans plus tard. Engagé et généreux, un brin anar, bien documenté, parfaitement construit, de ces rebondissements, écriture visuelle, tous les personnages ont une sacrée présence. On s'émeut on s'indigne on tremble on s'amuse on jubile, on referme la 535ème page en espérant le troisième volet annoncé.



Ce fut alors plus fort que lui :

- Votre rancune à son égard tiendrait-elle... à ces penchants ?

Elle fit mine de n'avoir rien entendu, mais comprit aussitôt que ce silence serait mal interprété. Quoi, M. Dupré allait-il croire qu'elle était une femme simplement vexée d'avoir eu pour amant un homme qui préférait les hommes ? Raison basse, Madeleine avait des préjugés, mais pas ceux là.

M. Dupré, dans ces situations, fixait sa cuillère.

au revoir là-haut

Immortels, Bashung

Anna Valenn, et c'est du cinéma

M. Péricourt s'était toujours interdit la moindre vision précise concernant ce qu'il appelait les "goûts affectifs" de son fils. Même en son for intérieur, il ne réfléchissait jamais en termes de "préférence sexuelle" ou quoi que ce soit de cette sorte, trop précise pour lui, choquante. Mais comme pour ces pensées qui vous semblent surprenantes, dont vous comprenez pourtant qu'elles vous ont, en fait, travaillé souterrainement un long moment avant d'émerger, ils se demanda si ce jeune homme avec strabisme et fossette était un "ami" d'Edouard. Mentalement, il spécifia : un amour d'Edouard. Et la chose ne lui apparut plus aussi scandaleuse qu'auparavant, seulement troublante ; il ne voulait pas imaginer... Il ne fallait pas que cela soit trop réaliste... Son fils n'était pas "comme les autres", voilà tout. Des hommes comme les autres, il en voyait beaucoup autour de lui, des employés, des collaborateurs, des clients, les fils, les frères des uns ou des autres, et il ne les enviait plus comme autrefois. Il ne parvenait même pas à se souvenir des avantages qu'il leur trouvait à l'époque, quelle supériorité, à ses yeux, ils avaient alors sur Edouard. Il se détestait rétrospectivement pour sa bêtise.




Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre aux éditions Albin Michel, en Livre de Poche. Prix Goncourt 2013 - Un grand roman anar, et très bien construit, à la polar, sur la toute fin de la guerre de 14-18 et l'après. Une écriture cinématographique, les personnages créés sont intenses, vibrants, du sentiment, des rebondissements, de la fantaisie, c'est trop bon, les 573 (624 en poche) pages se dévorent. 
Adapté au cinéma par Albert Dupontel. En BD aussi avec Christian de Metter.


en art, on voit souvent
 les mêmes sujets...

, Madeleine, un jour, trancha clairement sur son physique médiocre. Elle avait  seize ans, dix-sept. Son père l'embrassait sur le front, la voyait mais ne la regardait pas. Il n'y avait pas de femme dans cette maison pour lui dire, à elle, ce qu'il fallait faire, comment s'arranger, elle devait deviner, observer les autres, les copier, toujours en un peu moins bien. Déjà qu'elle n'avait pas beaucoup de goût pour ces choses. Elle voyait que sa jeunesse, ce qui aurait pu être sa beauté, du moins son caractère, fondait, s'effilochait, parce que personne ne s'en occupait. Elle avait de l'argent, ça, on n'en manquait pas chez les Péricourt, ça tenait même lieu de tout, alors elle paya des maquilleuses, des manucures, des esthéticiennes, des couturières, plus qu'il n'en eût fallu. Madeleine n'était pas un laideron, elle était une jeune fille sans amour. L'homme dont elle attendait un regard de désir, qui seul pouvait lui fournir un peu d'assurance nécessaire pour devenir une jeune femme heureuse, était un homme occupé, occupé comme on le dit d'un territoire, occupé par l'ennemi, les affaires, les adversaires à combattre, les cours de la Bourse, les influences politiques, accessoirement ce fils à ignorer (tâche qui lui prenait beaucoup de temps), toutes ces choses qui lui faisaient dire "Ah Madeleine, tu étais là, je ne t'avais pas vue, file au salon, ma chérie, j'ai du travail !", alors qu'elle avait changé de coiffure ou qu'elle portait une nouvelle robe.

"tout, toujours, reste en nous, c'est nous qui l'oublions." (yeruldelgger) +1

Fire Coming Out Of The Monkey's Head, Gorillaz
Anna Valenn aime les +1ers romans

Yeruldelgger aimait les archers. Il avait été le meilleur du monastère. Il aimait la tension des muscles quand il fallait bander l'arc et le retenir, et le vide absolue qu'il fallait faire en soi pour quela main ne tremble pas. Il aurait eu la corpulence pour être un bon lutteur, mais il avait préféré l'arc. Dans les naddam pourtant, c'était devenu le sport des femmes. Ici, les hommes allaient tirer quarante flèches sur une cible à soixante-quinze mètres. Les femmes moitié moins de flèches, sur des cibles à soixante mètres. Mais les hommes étaient tous vieux. Peu de jeunes voulaient pratiquer ce sport féminin. Et jamais aucun archer ne plantait toutes ses flèches dans la cible. Il était rare qu'un concurrent entende, à chaque tir, le chant aigu du juge qui criait son score.


A la fin de sa première année au monastère, Yeruldelgger plaçait toutes ses flèches dans la cible. C'était un archer hors pair. Pour l'entraîner, le Nerguii de l'époque plantait les cibles au fond des bois et Yeruldelgger devait trouver la ligne droite qui transperçait la forêt entre les troncs et les branches. Il n'avait pas touché un arc depuis longtemps, mais après son récent séjour au monastère, il savait la puissance et la précision de son tir encore intactes au fond de lui. C'est ce que lui avait réappris le Nerguii : "Tout, toujours, reste en nous, c'est nous qui l'oublions." Il observa une dernière fois la scène depuis le haut de la colline. Un naadam de campagne comme il en avait tant fréquenté dans sa jeunesse. Chaque Mongol portait en lui un inoubliable souvenir de naadam : une première cuite, un premier baiser, un premier amour, une première bagarre, une première blessure, une rupture, une infinie solitude dans la foule... Nul doute que ce naadam-là allait aussi marquer la vie de Yeruldelgger.




Yeruldelgger, Ian Manook, éd. Albin Michel ; et Livre de Poche - Un premier roman et polar mongol. Original et dépaysant. 


[Avant-Propos] Suis-je ou non mongol ? Moi qui suis un Parisien d'Arménie. Où écris-je ? Sur mon lieu de travail. Comment ? Sans plan et d'un seul jet. À quelle vitesse ? Plutôt vite, une dizaine de pages par jour. Avec quelle documentation préalable ? Aucune, sinon mes souvenirs de voyages et de lectures, et quelques vérifications en cours d'écriture. Puis on cherche à me cataloguer : «Ethno-polar», ça me va. Bien sûr que non, mais  «écrivain voyageur» auteur de  «polar nomades», oui. Polar, thriller ou roman noir ? Je ne connais même pas la différence, mais romancier, oui ! C'est d'ailleurs ce qui m'a séduit dans l'écriture de ce polar mongol : prendre le temps de développer une intrigue, me faire chahuter par mes propres personnages, évoquer mes voyages. Dans  «roman policier», il y a surtout et avant tout, pour moi, le mot, «roman».

AU REVOIR LÀ-HAUT

Immortels, Bashung

Anna Valenn est très BD : notre Histoire, et c'est du cinéma !


JE T'AI DIT QUE C'EST NON !

ÇA NE ME FAIT PAS MARRER, MOI ! CE QU'IL VEUT FAIRE C'EST UN SACRILÈGE !

IL DEMANDE SI ÇA, C'EST PAS LE PREMIER SACRILÈGE ?

SI ON SE FAIT PRENDRE, C'EST LA GUILLOTINE. ALORS, JE SAIS QUE TU ES FÂCHÉ AVEC TA TÊTE, MAIS MOI, LA MIENNE, ELLE ME VA ENCORE ASSEZ BIEN ! 

AHH

AHHHH

POK



scénario Pierre Lemaitre & dessin Christian De Metter, publié aux éditions Rue de Sèvres, adaptation du roman Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre aux éditions Albin Michel, en Livre de Poche. Prix Goncourt 2013 Un grand roman anar, et très bien construit, à la polar, sur la toute fin de la guerre de 14-18 et l'après. Une écriture cinématographique, les personnages créés sont intenses, vibrants, du sentiment, des rebondissements, de la fantaisie, c'est trop bon, les 573 (624 en poche) pages se dévorent. Et quant à la BD, le texte sert et met en valeur l'illustration bien expressive. On peut commencer par le roman et enchaîner sur la BD. Ou l'inverse. Deux plaisirs différents, et qui se complètent.
Adapté au cinéma par Albert Dupontel.


Mars 1919 - Centre de démobilisation.



NON DÉSOLÉ CONNAIS PAS.

MERDE, LA SOUPE EST FROIDE.

PAS DE TRAIN, CAFE TIÈDE ET SOUPE FROIDE... C'EST COMME ÇA QU'ON REMERCIE LES HÉROS...

MAIS MERDE ! POUR AUXERRE, Y A TOUJOURS PAS DE TRAIN ?

ON S'EN FOUT D'AUXERRE ! POUR MARSEILLE ON EST 500 !

TU SAIS OÙ C'EST POUR LES CHAUSSURES ?

Y A LONGTEMPS QU'Y EN A PLUS, MON PAUVRE VIEUX.

TU RESSEMBLES PAS À TA PHOTO.

BAH, UNE GUERRE ÇA VOUS CHANGE UN HOMME.

C'EST POSSIBLE, MAIS MOI JE DOIS EN ETRE SÛR.

AH SOLDAT MAILLARD, JE VOUS CHERCHAIS.

SUIVEZ-MOI.

tes histoires sont jolies, mais on ne les voit pas (la faute d'orthographe est ma langue maternelle)

Non ho l'età, Gigliola Cinquetti

Anna Valenn, Le Blog
Le problème avec Proust, c'est qu'on oublie d'indiquer sur l'emballage que c'est une drogue.

On dirait aujourd'hui : "Proust nuit grave."

Proust a des effets secondaires.

À force de lire Proust, je voulais être Proust. Manger comme lui : je trempais des madeleines dans mon café au lait.

Écrire comme lui : "Longtemps je me suis couché à plusieurs."

Chez moi, on était au moins deux par lit.




La Faute d'orthographe est ma langue maternelle, Daniel Picouly publié chez Albin Michel et en format poche. -  Récit autobiographique. Daniel Picouly, Grand prix des lectrices de "Elle" en 1995 pour "Le Champ de personne" puis prix Renaudot 1999 pour "L'Enfant léopard",  nous raconte avec gentille malice et tendre nostalgie, sa famille, ses soldats Mokarex, et ses tout débuts en écriture. 



Ma mère faisait des fautes d'orthographe.

Mon père, aucune.
Il envoyait aux HLM des demandes
 sans faute qui revenaient sans HLM.
On est restés mal logés.


 Alors que grâce
aux fautes d'orthographe de ma mère,
 on est restés en bonne santé.


A la seule pensée qu'elle devrait écrire
 un mot d'excuse, je sortais de mon lit
comme un miraculé.
C'est là qu'elles m'ont dit : Taka les écrire ! Taka les écrire !... C'était ridicule... Sacrilège ! Je leur ai rappelé que j'étais arrière-arrière-arrière-petit-fils de griot africain.

Dépositaire de la tradition orale.

- Nous aussi !


- Je te ferais dire qu'on a les mêmes parents.

Quand je vois mes soeurs, avec leurs yeux bleus et leur peau allant du blanc d'Espagne au coquille d'oeuf, je me dis qu'on n'est pas une famille, mais un nuancier.

La génétique a de l'humour, mais elle me prive d'une bonne excuse.
Griot africain, c'était pas mal.

Comment leur avouer que si le griot africain n'écrit pas, c'est à cause d'une remarque de mon maître :


- Tes histoires sont jolies, mais on ne les voit pas. Elles disparaissent sous les fautes d'orthographe.